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La mélodia de la noche

Auteur: Étienne Langlois

Santo Domingo de Los Colorados.

La nuit tombe tôt. Elle n’appartient pas aux hommes. Elle appartient aux chiens. Leur mélodie ponctuelle perce l’humidité, fend la noirceur par vagues, rappelant en sursauts à nos corps et à nos esprits médusés que nous sommes ailleurs, sur leur territoire. Ils déterminent la direction de nos rêves. Et si la nuit sera courte ou longue.

La sueur m’habille telle une seconde peau.

La pauvreté me pince le cœur tel un barbelé que l’on serre autour.  À chaque fois, et on ne s’y fait pas.

La foi des habitants me touche telle l’étreinte de ma mère.

Je ne peux me l’expliquer, cette foi indicible, immuable.  Cette façon d’accepter son sort, cette résignation devant une force qu’on ne peut toucher, qu’on ne peut raisonner, mais qui résonne partout et en chacun de nous, à différents degrés, à différents moments.

Ainsi je me surprends à prier. Pour ma famille, mon amour, mes amis, qui furent si présents. Pour ce groupe qui m’est si cher, et cette nouvelle famille qui m’inspire tant.

L’église est petite mais sa présence si grande. Elle est remplie, fière et modeste à la fois, surplombant la ville du haut de la montagne Bomboli, ancien site Tsachillas, où ce peuple autochtone y céda sa place il y a quarante-sept ans.  À l’époque, quelques familles  élurent domicile à ses pieds, pour accueillir et offrir un gîte aux voyageurs, commerçants et transporteurs qui y passaient, de Quito à Guayaquil et l’inverse, histoire de couper la route en deux l’instant d’une nuit. Son emplacement stratégique fit que d’autres gens s’y installèrent, flairant la bonne affaire. Aujourd’hui, Santo Domingo abrite plus de 300 000 habitants, majoritairement jeunes, de 30 ans et moins, qui essaient de se façonner une vie, de donner une âme à cette ville champignon qui les a vus naître, où leurs parents sont venus suer leurs rêves d’un avenir meilleur. Du Pérou, de la Colombie, de partout autour.

Une ville jeune, en pleine crise d’adolescence, et dont les parents semblent être sortis prendre un coup. La nuit, les chiens veillent sur elle. Et peut-être que les parents ne reviendront pas. Elle devra s’élever seule, avancer, se casser la gueule, se défendre, se relever, continuer. La jeunesse est l’espoir de cette ville, et de ce monde que nous souhaitons meilleur.

Ça commence ici. Partout.

Dans une maison qui abritera des femmes violentées.

Dans un programme pour éradiquer le travail des enfants. Pour qu’ils trouvent leur chemin vers l’école, vers leur plein potentiel et vers  l’enfance à laquelle ils n’ont pas eu droit.

Dans la tête des hommes dominants, apeurés, ignorants. Leurs œillères noircies de la douce illusion que les femmes sont derrière, et eux devant.

Ça commence ici. Partout.

Dans nos mots. Dans leurs gestes. Dans ma maison. Dans ton cœur.

Un jour elle s’endormira sans soucis, sans peur. Ses prières seront pour d’autres. Les chiens s’assoupiront enfin à ses pieds fatigués. Et la nuit en sera meilleure, pour toute l’humanité.