Plusieurs siècles de luttes boliviennes… pour mieux vivre

Auteur: Mylène Bellerose

21 juillet 2009, Tupiza
Il est une heure de l’après-midi et le premier congrès des femmes régional de Tupiza débute. Dans la salle des rentistas mineros de cette région, plusieurs femmes et quelques hommes attendent afin de participer à ce qui serait la création d’un regroupement de femmes. Après quelques tergiversations, la présidente de l’assemblée, Sabina Orellana militante syndicale et féministe depuis ses 15 ans (elle en a maintenant 39) vérifie qui est présent et annonce qu’il n’y a pas quorum. Par le fait même, il n’y aura pas de congrès, mais seulement une plénière.
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8 septembre 1782,  Peñas
Après un soulèvement d’environ 80 000 autochtones contre le gouvernement, mené de front par Tupaj Katari, celui-ci a été capturé et démembré à la place centrale de la ville. C’est maintenant au tour de sa femme, Bartolina Sisa, d’être tuée pour ses actions. La rébellion préparée par Tupaj Katari et appuyée par sa femme Bartolina Sisa (dont le nom a été utilisé pour le nom du mouvement national des femmes boliviennes) a inspiré des millions d’autochtones en Bolivie de lutter pour faire valoir leurs droits.

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Par la suite, plusieurs soulèvements venant des indigènes ont eu lieu dans l’histoire de la Bolivie. Une grande proportion de ceux-ci ont un lien avec la terre. En effet, la façon la plus importante pour eux de conserver leur autonomie et leur culture propre est de maintenir un certain contrôle sur les terres.  Plusieurs révoltes ont eu lieu à l’intérieur de différentes haciendas (terrain possédé et contrôlé par un grand propriétaire terrien) par les autochtones y vivant. Sinon, quelques autres soulèvements ont eu lieu contre le gouvernement par rapport à ses politiques des terres, comme lors de la réforme agraire de 1953, lorsque les autochtones, les mineurs et des ouvriers de manufactures se sont unis pour se battre afin d’avoir une nouvelle politique des terres. Toutefois, comme ça été souvent le cas, cette nouvelle façon d’organiser le partage des terres n’a pas résolu le problème et a transféré les latifundios (grandes propriétés terriennes) en minifundios.
Plusieurs autres événements de revendications se sont terminées avec un massacre ou une manipulation incroyable du gouvernement des populations autochtones. Par exemple, lors de la Saint Jean en 1967, alors que des mineurs avaient décidé d’appuyer le Che, le général Barrientos a procédé au massacre. Résultat : 82 morts, 200 blessés et 400 détenus. En 1978, à Tihuanacu, lors de la visite du candidat militaire conservateur aux prochaines élections, la population a crié « ABAJO! » (« A BAS! ») et à ce moment, un agent du ministère de l’intérieur a a sorti son fusil et rejoint par d’autres agents et militaires, a menacé les campesinos présents et les ont amenés au régiment où ils ont dû courir jusqu’à temps qu’il accepte de voter pour le candidat.

D’autres soulèvements autochtones ont eu lieu grâce à la méthode de la création de diverses organisations. En 1945, le premier Congrès national autochtones a eu lieu, où les participants ont évoqué plusieurs revendications : une éducation indigène, la règlementation du travail agraire et l’organisation de la police judiciaire. En 1953, il y a eu la formation d’une confédération de travailleurs campesinos. En 1956, un gouvernement indien a été instauré a Puerto Acosta, mais son fondateur Laureano Machaca a été tué. Sa philosophie était que si les latifundistas avaient le pouvoir des armes, ceux-ci avaient le pouvoir du nombre. En 1969, le centre MINK’A a vu le jour, ayant comme but la préparation et la formation des campesinos afin qu’un jour ils soient en mesure de prendre le pouvoir. En 1978, le mouvement indien Tupac Katarista a vu le jour. Les autochtones n’avaient jamais été avant à l’intérieur d’un parti politique, ils ont donc créé le leur. Les objectifs étaient la distribution des latifundios, juger les personnes ennemis des campesinos et l’élimination des Blancs. En 1978 a eu lieu le premier congrès des femmes campesinas où elles ont évoqué leur droit d’intervenir au niveau politique. (ce qui a bien fonctionné, puisque l’organisation de femmes des Bartolina Sisa, fondée en 1980, est maintenant reconnue par le gouvernement bolivien et est impliquée dans la prise de décision).

Un autre moment important dans l’histoire des peuples autochtones en Bolivie a été la lutte menée par Avelino Siñani qui s’est battu longtemps avec la voie de l’éducation, croyant fermement que de ne pas savoir lire ni écrire crée le retard des campesinos. Malgré plusieurs ennemis, il a réussi à recevoir le consentement de l’État  en 1931 afin d’avoir sa propre école à Warisata, qui existe toujours aujourd’hui, qui prône l’esprit communautaire et qui offre des cours sur des aspects culturels autochtones, tels que la fabrication des textiles.

La voix des autochtones s’est également fait entendre dans l’histoire avec un manifeste, soit celui de Tiahuanacu en 1970. Celui-ci fait part que les autochtones sont considérés comme des citoyens de deuxième classe, comme des étrangers dans leur propre pays. Ils veulent donc contrer leur assimilation à la culture occidentale et capitaliste, afin d’avoir une société communautaire. Ils font également état d’un double problème au niveau de l’éducation, soit le fait que le contenu des programmes n’est pas adapté à leurs valeurs et qu’ils n’ont pas les moyens et outils nécessaires.
Ces dernières années ont également eu leur part de soulèvements autochtones. En 2003, les citoyens de El Alto (partie supérieure et campesina de la Paz) se sont levés contre le gouvernement de Lozada qui distribuait les ressources naturelles à des entreprises transnationales et ont bloqué les routes. Depuis l’arrivée de Morales au pouvoir, il y a beaucoup de résistance de la Media Luna (partie plus riche de la Bolivie) et des riches propriétaires. Même si plusieurs changements sont en cours tel que la nouvelle constitution qui a été approuvée par référendum au début de 2009, les peuples autochtones ne sont pas arrivés au bout de leurs luttes. Il s’agit encore d’une lutte qui se fait jour après jour, comme les autochtones d’ici ont appris à le faire depuis plusieurs siècles.

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Les femmes réunies à Tupiza qui n’ont pas réussi à se constituer un mouvement ne désespèrent pas. Le 22-23 août, elles se réuniront à nouveau, cette fois-ci réellement pour leur premier Congrès. Bartolina Sisa a inspiré plusieurs générations de femmes à se battre, mais tout n’est pas encore gagné. Les femmes voulaient se constituer un regroupement de femmes Bartolina Sisa afin d’améliorer leurs conditions au niveau régional, mais également afin de pouvoir partir en campagne au niveau national en vue des élections du 6 décembre. Elles veulent que le compañero Evo soit réélu, afin qu’il continue le travail entamé par des milliers d’autochtones comme Tupaj Katari qui ne revendiquait pas le pouvoir et la richesse, mais seulement la possibilité de vivre bien et dignement. La prédication du héros mythique semble s’avérer vrai, lorsqu’il a dit : « A mi solo me matan. Volveré y seré milones. » (C’est seulement moi qu’ils tuent. Je reviendrai et je serai des millions). Des millions de membres provenant de la multitude de peuples autochtones de Bolivie se battent chaque jour, avec du succès ou des échecs. Ceux qui font face à des défaites se relèvent les manches et continuent de se battre pour y arriver, comme dans le cas des femmes de la région de Tupiza recommenceront le processus les 22 et 23 août, faisant honneur à tous ceux qui se sont battus afin de faire reconnaître leurs droits.

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