Etat des lieux sur l’avancement des technologies d’information et de communication (TICs) au Cameroun

Auteur: Émilie Jabouin

Situation au Cameroun

Le Cameroun est un pays où les technologies de communication et d’information prennent une place plutôt timide dans la vie du camerounais moyen.  L’usage de l’ordinateur et de l’internet sont des concepts toujours considérés comme étant nouveaux ou accessibles à ceux qui ont les moyens.  Le simple coût d’un ordinateur rend cet outil inaccessible à la majorité de la population camerounaise.  Il équivaudrait au revenu annuel d’un ménage moyen[1].

Il faut tout de même préciser que le Cameroun peut être considéré un pays dont le potentiel est très important.  Le pourcentage d’alphabétisation s’élève aux environs de 70% selon certains ou même de 80% de la population[2] ce qui est un pourcentage élevé, que ce soit par rapport à un pays industrialisé ou non.  J’entends aussi à maintes reprises qu’ici, les gens ne peuvent mourir de faim, il y a toujours de quoi manger et les moyens de se procurer le minimum.  Avant tout, il y a la paix dans le pays, que ce soit entre les différentes religions, ethnies ou autre, ces genres de tensions n’existent pas et se limitent peut-être tout simplement à des préjugés qu’ont les uns envers les autres comme partout ailleurs au monde.  Selon une amie, les tensions par exemple entre camerounais anglophones et francophones se retrouvent plutôt sinon seulement au niveau politique.  Le Cameroun dans une telle situation de paix devrait connaître un développement pratiquement sans contraintes car selon les théoriciens et praticiens du développement la paix est un des éléments cruciaux pour le développement.  Donc, que manquerait-il à ce pays qu’on pourrait qualifier de pays de rêve ?

Parmi les obstacles à l’avancement des TICs qui mènerait en quelques sortes de manière plus sûre à un développement proprement dit, il y a deux points qui ressortent : le manque d’infrastructures et le faible investissement dans ce domaine par le gouvernement.[3] L’informatisation dans le pays, ainsi l’usage de l’ordinateur et de l’internet, la connaissance de différents logiciels, programmes et de leur utilisation est peu développée.

Avancées, pratiques technologiques administratives et gouvernementales

Pourtant, les camerounais ne sont pas complètement étrangers aux technologies de dernière mode.  On peut noter que les grands journaux sont accessibles à travers l’internet, que les cybercafés sont toujours occupés et que tout le monde semble avoir un mobile.  Mais les atouts de télécommunications ou ‘higher technology’, qu’on imagine lorsque l’on pense à un avancement technologique, existent au Cameroun mais à un plus haut niveau.  Elles se trouvent dans l’administration du pays.  Sur papier, l’avancement des TICs au Cameroun peut sembler contribuer réellement à un avancée technologique au niveau administratif et gouvernemental, ainsi qu’aux intérêts des plus aisés, mais qu’est-ce qui en serait de l’informatisation de la société en générale ?  Les effets de la technologie au niveau gouvernemental donnent peut-être  l’impression que la technologie fait plus ou moins partie de la vie administrative et courante du pays quand il y a limitation de son accès à la population.

Selon certaines sources, les TICs ont servi à encourager la bonne gouvernance (un terme à la mode dans le domaine du développement) en combattant la corruption au Cameroun, cette dernière ayant souvent rapport avec de grosses sommes d’argent.  Des systèmes électroniques tels que le programme SIGIPES[4] sont mis en place pour prendre compte du nombre de postes ministériels existants et des employés qui les détiennent par exemple.  Ainsi, les postes fantômes (personne qui a un poste mais qui n’y travaille plus depuis des années ou qui touche le salaire d’un poste qui n’existe pas) ou les salaires multiples sont moins probables dans ces conditions.[5] L’envoi de paquets, colis administratifs et gouvernementaux est aussi à l’avantage d’un nouveau programme nommé SYDONIA qui assure leur envoi et retracement.[6]

Pénuries dans les domaines les plus exploitables

Les avantages technologiques sont notés à un haut niveau, mais qu’en est-il des avantages de la technologie pour la population camerounaise ?  C’est sur ce point qu’on peut se rendre compte qu’il y a une pénurie d’investissement dans des domaines facilement exploitables : dans les institutions éducatives.

De plus, qu’en est-il de l’investissement dans l’informatique au niveau des cours dans les écoles primaires et secondaires?  De l’usage des TICs par le camerounais moyen, des outils qui faciliteraient et amélioreraient sa qualité de vie ?  Est-ce une tâche peut-être réservée si non forcée sur le dos de la société civile ?  Plusieurs organisations locales travaillent avec les écoles pour une meilleure promotion des TICs surtout auprès des jeunes qui tiennent l’avenir du Cameroun entre leurs mains.  Durant des activités telles que la fête de l’internet ou Software Freedom Day qui se tiennent chaque année, RESCATIC, CONESTEL, ANAIS-AC, PROTEGE QV, WAGNE.NET et autres travaillent pour l’informatisation du quotidien camerounais.[7]

Mais le gouvernement ne serait-il pas à plaindre ? Est-il normal, que même en enseignement supérieur, les bibliothèques n’aient pas accès à une bibliothèque virtuelle ou aux sources de magazines et journaux scientifiques ?  Pensons-y quelques minutes.  Aujourd’hui dans les universités canadiennes, il est impossible de concevoir ses études universitaires sans avoir recours à l’internet et aux sources bibliographiques par milliers que cette technologie offre.  Ceci est source de frustration pour les enseignants mais tout autant pour les étudiants qui ont aussi des recherches à faire et qui tireraient grand avantage d’une telle ouverture sur le monde académique aujourd’hui mondialisé[8].  Les universités canadiennes jouissent d’un soutien considérable du gouvernement, et tout ceci parce que les étudiants ont si longtemps prôné l’éducation supérieure comme étant un DROIT et non un PRIVILÈGE.

Tout ceci joue à contre courant comme un frein au potentiel camerounais.  Les diplômés qui sortent des universités ont de la difficulté à trouver des emplois et se retrouvent au chômage lorsqu’il y a des sources qui pourraient être exploitées et tout un domaine technologique qui pourrait être développé. Mais ils doivent aussi faire face à la concurrence de leurs compatriotes diplômés à l’étranger qui ont plus de facilités à trouver du travail lorsqu’ils rentrent au pays.[9]

Quelques raisons pour la situation au Cameroun ?

Qu’est-ce qui pourrait bien bloquer la situation d’avancement et de développement économique que pourrait déclencher l’exploitation des TICs dans tout ceci (autre qu’un manque d’investissement qui peut être réclamé par la pression) ?  Est-ce l’argent ? L’expertise ? ou le manque de matériel  comme on pourrait croire d’un point de vue typiquement occidental ?  Selon les cours, théories et livres qui présentent une vision euro-centrique, il y a de quoi se plaindre que les pays dits en voie de développement ont besoin d’aide et doivent être livrés des fonds, de l’expertise et du matériel venant de notre part !  Souvent on se dit que c’est peut-être le manque de financement, le manque de personnel qualifié à exploiter les complexités de la technologie ?…

Ou serait-ce une question de mentalité ?  Trop souvent, on entend qu’en Afrique, le problème c’est la corruption !  Le but n’est pas d’appuyer des biais et préjugés à ce sujet, mais dans le cas du Cameroun, la corruption prend un sens particulier.  Il faut regarder le contexte.  Voyons un peu…

A travers plusieurs rencontres et échanges, je me suis rendue compte qu’en effet, l’idée de corruption, le problème de mentalité dont j’entends trop souvent parler a, en effet, un sens particulier, que je ne comprenais pas jusqu’à maintenant.  Peut-être s’agit-il de la situation politique trop longtemps attribuée au soudoiement dans le pays ; des ressources trop longtemps mal exploitées ainsi qu’une mauvaise redistribution des richesses ?  Certains vont vous dire qu’ils ont l’impression que le Cameroun évolue à reculons : une grandeur en déclin depuis des années.  Ils suggèrent surtout un recul par rapport aux années d’Or érigées par Ahidjo, premier président du Cameroun.  En parlant avec les camerounais, ils vous parleront des bonnes routes, solides et bien faites qui ont été goudronnées au temps d’Ahidjo, qui jusqu’aujourd’hui sont en parties conservées comme témoignage.  Ils vous parleront peut-être aussi des maisons, qui bâties dans les années 1960s avaient déjà une avancée sur les modes du pays avec les tuiles de marbre et autres préciosités, si l’on puisse dire à la hauteur, ou dépassant les modèles européens de l’époque…

Un autre commentaire que j’entends souvent est celui qui dit que la situation au Cameroun a encouragé un repli des gens sur eux-mêmes. Chacun pour soi, tout le monde cherche le profit de manière à bien se tirer d’affaire avec l’argent.  Mais attention, cet égoïsme ne se manifeste pas comme au Canada et ne se marie surtout pas avec l’image caricaturale de ce celui, plutôt dodu qui veut tout pour lui sans partager !  Il s’agit plutôt d’un égoïsme où tout ce qu’on fait est à son avantage avant de penser à l’avantage que nos actions permettraient à un ensemble de personnes ou d’institutions par exemple.  C’est plutôt que chacun cherche à tirer son compte, car le bien public n’est pas la priorité.

La radio : un domaine exploité

Les technologies d’information et de communication semblent être utilisées pour corriger un système gouvernemental corrompu, mais y-a-t-il une avancée considérable plus générale?  Pourtant, il y a des efforts qui se font auprès des plus marginalisés : le gouvernement cherche à installer des télé-centres dans plusieurs communautés rurales[10] et la société civile promeut l’information, les technologies de communication et la sensibilisation à travers la radio.  Les radios communautaires sont actives et pullulent surtout dans les régions rurales du Cameroun.  Le but premier serait d’informer pour freiner des aspects néfastes de la réalité camerounaise qui affectent surtout les femmes et les jeunes qui sont en majorité parmi les pauvres.  Un exemple est l’information sur les maladies mortelles telles que le VIH-SIDA et des précautions à prendre ; l’hygiène alimentaire et autre.  Ceci a un effet marquant pour l’avancée du pays en général, mais passe sous silence car il ne s’agit pas de manifestation directement visible du bienfait de ces radios.[11]

Les centres d’informatique installés pour rendre les ordinateurs plus accessibles, font quand même partie de l’agenda au plan ministériel en termes d’action pour l’avancée des TICs.  Mais comme indiqué auparavant, les obstacles les plus importants sont le manque de financement par le gouvernement et le manque de formations professionnelles (dans les écoles par exemple) qui en découlent.  Il s’agit de données classiques qui par contre sont contradictoires aux ressources présentes sur le terrain.  Lorsque l’on voit de ses propres yeux la situation au Cameroun, on se demande pourquoi y-a-t-il tant de diplômés ?… au chômage, tant qui s’intéressent aux TICs et qui étudient en génie logiciel en guise d’avoir un futur sûr ou meilleur, mais qui se retrouvent à galérer ? Comment est-ce possible que tant d’argent circule au niveau du gouvernement, que les ministres puissent toucher autant, mais que de simples projets pour financer l’avancée technologique aux niveaux de base de la société se voient si difficiles ?  Maintenant, lorsqu’on parle de blocus, de problème de mentalité peut-on parler de manque de volonté politique au haut niveau ?  De méfiance de la population par rapport à quelque chose qui semble nouveau ou inaccessible : l’internet, une formation informatique ou un simple atelier de ce genre?  Ou la participation à une journée qui promeut les logiciels LIBRES et GRATUITS !  hmmmm, il doit être question d’un attrape nigaud n’est-ce pas ?…  L’esprit d’ouverture n’y est malheureusement pas.  Mais les choses peuvent et vont changer, attention à la prochaine génération !


[1] SCAN-ICT 2006

[2] Source orale ; http://www.unesco.org/education/wef/countryreports/cameroon/contents.html

[3] Daho, Serge et Emilie Jabouin : “GisWatch 2009 Cameroon Report”

[4] Ce sigle signifie: ‘Computerised State Personnel and Payroll Management System’ dans le cadre de travail du Ministère du service public et de la réforme administrative (MINOFRA).

[5] Ministry of Public Service and Administrative Reform (MINFOPRA) (2002): SIGIPES & Aquarium: More Transparent Handling of Personnel Files in Cameroon http://www.egov4dev.org/transparency/case/sigipes.shtml

[6] Momet, Mathurin Nestor Constant (2006): ‟La Douane vers un système intégré de dédouanement grâce au SYDONIAˮ, Le Confident, 01 April- http://www.leconfident.net/LA-DOUANE-VERS-UN-SYSTEME-INTEGRE-DE-DEDOUANEMENT-GRACE-AU-SYDONIA_a2095.html

[7] Site de la Fête de l’internet 2006: http://www.wagne.net/fia/dossiers/dossiers.php?id_dossier=20; information acquise lors de ma présence aux réunions de PROTEGE QV

[8] EJISDC (2005): Access to Research in Cameroonian Universities, vol. 21, 2, pp. 1-15 http://www.ejisde.org

[9] Source orale

[10] Bello Bouba, Maigari (August-October 2008): “Toutes les zones rurales du territoire seront quadrilles par les télé- centres”, Performances des P&T, vol. 004, pp.20-23

[11] Source orale

1 commentaire pour le moment ↓

#1 bahama mama on 14.08.12 à 12:57

Thanks for the comment broski!

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