Des bermudas et des kodaks, la tradition en emballage

Auteur: Jacinthe Briand-Racine

De retour de Ségou, Djenné, Mopti, Bandiagara et Sangha en ordre, on est à l’approche de plus en plus vrai de la fin. Les légumes sur le toit sont encore en phase d’expérimentation; il y a du vert et de l’enthousiasme à continuer, mais j’ai l’impression de quitter un projet à moitié terminé, un début tout juste entâmé. Cette dernière semaine de stage passée dans les pays Dogon m’a permis un recul par rapport au projet d’agriculture et a nourrit des réflexions encore sur la pertinence de notre présence parfois imposante.

De retour dans la grande ville aux jakartas suicidaires, aux émissions qui puent, mais où on peut quand meme dormir sous autant d’étoiles qu’il y en a dans la campagne de chez nous, on revoit tous ces gens qu’on aime beaucoup sans vraiment les connaître, qu’on aime profondément mais un peu de loin, et qu’on ne verra bientôt plus. On revoit tous ces gens qui nous demandent nos voyages et notre santé et qui sont rassurés sans qu’on ait réussit à vraiment dire grand-chose. La route était longue, longue, longue, collante, dépaysante c’est sûr ; un défilé d’images que j’analyse et que j’absorbe avec un regard d’ailleurs sans m’en rendre compte, un regard restreint et contraint à des explications et à des constats rationnels, un regard qui manque parfois de toucher pour sentir. Dans l’auto, la clim ou les fenêtres demeure un débat constant, j’ai l’impression que la fausse fraicheur de l’intérieur accentue la distance inévitable entre moi et le paysage de visages qui prennent la peine de sourire un bonjour entre un coup de daba ou de par l’en dessous d’une charrette à retaper. C’est un monde à part et une population absolument surprenante qu’on croise dans le pays Dogon, mystérieuse surtout, car si même un Dogon n’est pas en mesure de saisir la moitié de ce que mijote sa culture, alors le curieux touriste n’a certainement pas idée de ce que représentent réellement les multiples enseignes d’ «interdits de passage aux non-initiés » ou le symbolisme des fétiches exposés dans les boutiques ambulantes qui sont en fait une personne nous suivant comme une mouche sur une assiette de mangues qu’on sait toutes pleines de jus avant même de l’avoir épluchée. Accompagnés d’un ami d’un ami, enseignant à l’école primaire de la ville, membre du parti SADI et donc, facilitateur, communicateur et un peu critique, nous sommes accueillis par le directeur de l’école qui nous offre un discours spontané qui brasse la conscience et ravigote la curiosité. D’au dessus de ses piles de documents, de quelques cigarettes en réserve, de petites lunettes rondes bien posées, il déplore (sans blâmer) le manque de culture chez les Maliens qui n’ont jamais vu leur propre pays et qui aspirent déjà à de nouveaux continents, le manque de résistance aux impacts assimilateurs et réducteurs de richesses du néo-colonialisme. Il incite à poser des questions jusqu’à en saturer nos guides tout en nous avertissant qu’aucun questionnaire ne saura révéler une partie significative de ce que contient la société Dogonne. L’éloquence est hypnotisante. Plus tard, les conversations avec l’ami de l’ami, qui nous arrange pour qu’on puisse dormir sur le toit de la bibliothèque scolaire et qu’on puisse trouver en alternative aux restos hors prix des cannes de corn beaf de poulet pour nos baguettes, enrichissent vraiment la compréhension pour permettre la comparaison. Il me parle du système des castes vraiment plus présent et déterminant que je ne l’aurais cru, qui explique un peu les propos du directeur sur la difficulté de connaître réellement la culture doggone. Le savoir, comme les tâches et les droits, est répartit méthodiquement à travers les différentes couches de la société. Les contextes de la transmission de ces savoirs sont précis et aussi significatifs que l’attribution d’un nom. Il y a des mystères que seuls les esclaves peuvent éclaircir comme il y en a qu’ils ne parviendront jamais à tirer de chez les nobles. C’est la juxtaposition et l’enchevêtrement de ces différentes couches de savoirs et de différents groupes qui forment la diversité inhérente au tout. Plus tard, un petit guide sans lequel on n’aurait pas le droit de passage nulle part nous fournit de maigres explications alors qu’on escalade le plateau dogon jusqu’aux maisons en boue des Télems dans une falaise inateignable, qu’on s’exclame devant l’immense oasis qu’est la vallée mi-désertique mi-oasis en bas et qu’on tente de concevoir comment une population a put survivre à cultiver le mil et les légumes à travers de telles roches et montagnes. Le petit guide fait la traduction et la présentation pour nous lorsqu’on croise le Hogon du village dans sa cour encloturée de pierres sacrées qu’on ne doit pas toucher. Il offre à notre place la poignée de colas contre laquelle nous recevons la bénédiction et la permission de poursuivre notre promenade et notre séjour, alors que le vieil homme demeure assis devant nos visages incultes à sa culture. Notre rang d’oignons derrière un tour guidé me fait penser malgré moi que les colas sont comme une poignée de peanuts qu’on donne à travers les barreaux d’une cage. Un hogon, sorcier et maitre de toutes les questions entourant la magie ou les pratiques animistes chez lui, observé dans sa maison à travers une enceinte, à travers des verres fumés d’un ailleurs qui, faute de manque de temps pour que les questions trouvent une réponse sans s’être posées, demeureront d’ailleurs. Près de chez le hogon, une parfaite famille de quatre blonds en bermudas agencés ont passé la commande d’une danse des masques qu’ils recoivent en échange d’une petite fortune qui justifiera l’enthousiasme devant la présence de tous ces bermudas à venir dès que la saison deviendra plus froide. Recevoir en spectacle une danse qui devrait être performée qu’une fois aux 60 ans et être l’occasion d’une transmission du savoir ancestral à la nouvelle génération de danseurs initiés, nouveaux messagers et trésoriers de la culture. Il fallait être initié, avoir passé toutes les épreuves du mois en brousse et recevoir les enseignements des aînés pour faire partie de l’association des danseurs et participer à la cérémonie. Si les touristes s’y intéressent, si l’exotisme et la beauté des masques dansants intriguent au point de faire générer des revenus alors que le besoin se fait clairement dire, ben tant mieux. Si les intrigués recoivent la culture en fast-food, que celle-ci se transforme effectivement pour prendre la forme de son emballage ou de l’emballage qui est le plus susceptible d’attirer les shorts et les kodaks, si nous nous permettons de poser milles et une questions que même un Dogon n’oserait poser à un Dogon d’un autre caste puisque le savoir n’est pas à être révélé grossièrement de la sorte, c’est peut-être moins tant mieux. J’ai du mal à évaluer la pertinence de notre type de présence dans une ville qu’on dit « traditionnelle », dans une ville qui semble au dernier et plus lointain bout de tout. Réductrice d’une part, valorisante et garante d’un besoin de préservation de l’autre. Déplacée et à la fois, impatiemment attendue par la mare de guides improvisés ou pas, qui sont loin de se plaindre de nos séjours chez eux.

Je me suis souvent sentie déplacée pour ensuite me rendre compte que mon déplacement faisait plaisir. Dans une danse ou les pas sont sus comme s’ils avaient été dansés toute leur vie, une tentative d’imitation ou une participation tout court était interprétée comme un désir de partager et une appréciation des musiques découvertes. Je crois que dans une situation de séjour ailleurs, il est impératif de s’admettre ignorant et apprenti prêt à apprendre pour compenser nos inévitables maladresses éventuelles.

J’ai pas l’opinion fixée sur la facon d’être ailleurs qui soit la plus pertinente et je me trouve pas en position de la fixer non plus, mais la question se pose quand même. J’ai bien hâte de voir ce qu’une équipe de cyclistes amateurs emmènera comme découvertes et quelle opportunités se présenteront au passage des toubabs moins enfermés par la distance vitrée d’un 4X4 trop blanc.

Aminata Diallo pour encore un temps

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