Les luttes sociales comme moteur de développement:
Les luttes constituent le résultat d’un long apprentissage historique, de lecture et de relecture des anciennes déroutes, d’essais et d’erreurs. Ainsi nous luttons en croyant que «nous sommes arrivés à bon port, quand en réalité nous sommes en haute mer», comme disaient Gilles Deleuze et Félix Guattari. Dans la mer comme dans la vie, il y a des vagues qui peuvent nous approcher à la côte, mais aussi il y a des courants qui peuvent nous avaler complètement. Comme la mer, les luttes dans l’histoire ne sont pas constantes, il y a des périodes de contre-courants, mais il y a aussi des périodes pendant lesquelles les courants de l’histoire nous sont favorables pour avancer dans la transformation sociale, économique, politique et culturelle en faveur des composantes sub-alternes dans la mondialisation capitaliste.
La période connue dans les années ’60 comme la décolonisation a été une époque fondamentale dans l’histoire des luttes des peuples africains en particulier, et pour l’ensemble des luttes de libérations des pays considérés autrefois comme le Tiers-Monde. L’espoir d’une révolution socialiste en Afrique, en Amérique Latine, en Asie, s’éparpilla dans le monde comme de la poudre : la Révolution Cubaine (1959) avait triomphée en Amérique Latine. Quelques années plus tard, la glorieuse résistance vietnamienne avait battu la superpuissance militaire nord-américaine. Le Che Guevara, symbole de la résistance anti-impérialiste à l’époque, exhortait les peuples opprimés du monde entier à créer: «Un, deux, trois, plusieurs Vietnam».
À cette époque-là, il y avait un modèle clair pour se libérer de l’impérialisme et pour ainsi changer les conditions de vie misérables des milliards d’homme et de femmes sur la Terre. Il fallait construire et développer un État Nation souverain socialiste par les armes, libre de toute influence économique ou politique impérialiste. Le Tiers-Monde s’était réveillé après des années d’exploitation et de saccage de ses ressources humaines et matérielles par les puissances coloniales française, anglaise, belge, etc., et par l’impérialisme des États-Unis.
Cependant, la vague révolutionnaire des années 1960 et 1970 fut durement réprimée dans le contexte de la Guerre Froide qui en réalité était bien chaude dans les périphéries, les pays non occidentaux. La politique de non agression entre les États-Unis et l’ex-URSS était seulement valide pour l’Europe occidentale et l’Amérique du nord. Le reste du monde constituait un champ de bataille ouvert où les deux superpuissances se disputaient leur hégémonie, en essayant de modifier les rapports de forces à l’époque.
Au-delà de la politique entre le bloc des États socialistes et celui des États capitalistes, les intellectuels organiques d’Occident préparaient la contre-offensive, il fallait changer radicalement les structures sociales, économiques et symboliques des sociétés du Sud. Dans l’Université de Chicago, le groupe de néolibéraux, dont Milton Friedman (1912-2007) était une des principales figures, concevaient leurs plans d’ajustement structurel. Néanmoins, pour les implémenter jusqu’au fond, il fallait utiliser toute la terreur nécessaire pour imposer le nouveau système économique mondial néolibéral.
Les pratiques d’extermination, de disparitions de personnes, de l’application de la torture dans les pays périphériques en Amérique Latine, en Asie ou en Afrique ne furent pas le résultat d’un groupe de sadiques dans l’armée qui avaient pris l’État en assaut pour le transformer en une machine criminelle. Au contraire, l’application de la terreur de façon systématique fut un plan conçu en Occident, aux États-unis, en France, etc. ; terreur qui était proportionnelle à la magnitude des reformes néolibérales à imposer. D’ailleurs, la République de la France avait donné toute son expertise en techniques de tortures utilisées en Algérie aux militaires sud-américains. Techniques auparavant utilisées et rodées dans le bourbier algérien . Vive la Déclaration de Droits de l’Homme!
Le processus ne fut pas homogène et uniforme dans son application dans le temps, parce que chaque région et chaque pays eurent une dynamique politique interne propre et une façon particulière de s’insérer dans le système monde capitaliste.
Le premier pays à subir les conséquences de ce système en servant de laboratoire d’expérimentation sociale, économique et culturelle néolibérale fut le Chili (1973). Le coup d’État du 11 septembre 1973 contre le gouvernement du président Salvador Allende, organisé par les États-unis, inaugurait le cycle de dictatures militaires dans la région et l’instauration des reformes d’ajustement structurel. Mais aussi ce même système a mis en évidence ceci : si le modèle de démocratie et de développement n’est pas compatible avec les intérêts des États-unis, il ne sera pas toléré. Ainsi, il y a un seul modèle acceptable à l’échelle mondiale pour perpétuer la reproduction des structures économiques, politiques et culturelles de subordination des pays de sud par l’Occident.
En dépit qu’il y a des élections libres dans plusieurs pays du sud, la plupart parmi eux restent loin d’être souverains, dans le sens d’une garantie des conditions de citoyenneté sociale et économique pour sa population. Dans ce sens, l’Amérique latine reste le continent le plus inégalitaire au monde, et l’Afrique le plus pauvre.
Si les États-Unis sont intervenus, et ont organisé, financé et supporté des coups d’État en Amérique latine pour protéger les intérêts politiques, économiquess et idéologiques de ses compagnies. Par exemple au Guatemala (1954), contre le gouvernement de Jacob Arbenz Guzman, pour empêcher l’expropriation des terres non exploitées de la société nord-américaine United Fruit dans les pays d’Amérique Centrale. La même logique a été mise en place en Amérique du sud pendant les années 197070 et en Amérique centrale pendant les 1980, pour bâtir les bases de la politique néolibérale dans le contexte de la «Guerre froide». De nos jours, sous prétexte de combattre «le terrorisme» à l’échelle globale, il y a un discours «d’islamophobie», d’identification du musulman avec le terrorisme. Ainsi, l’emploi d’une terreur civilisatrice pour faire le bien, menée par l’Occident avec les États-Unis en tête, a provoqué un authentique désastre, qu’on peut qualifier de génocide dans la guerre en Irak (1).
Le discours de la suprématie raciale blanche (2) anglo-saxonne et protestante, constitue un aspect central dans l’histoire des États-Unis comme justificatif de la politique extérieure, ayant pour devoir d’agir pour diffuser par le sang et par le feu les valeurs de la civilisation occidentale. L’occident apporte ses soldats, mercenaires, plans de reconstruction et les peuples non occidentaux comptent leurs morts et leurs destructions.
La France n’est pas étrangère à ce modèle de «civilisation» qu’elle prétend incarner, puisqu’elle n’agit pas de façon différente en Afrique, où sa politique constitue un authentique modèle de «la barbarie», par rapport aux méthodes employées, envers les gouvernements marionnettes et en préservant les intérêts de ses compagnies.
Une politique axée sur la race continue à traverser la République des Lumières avec les peuples non occidentaux : « Pendant longtemps, les rapports de la France avec l’Afrique noire et arabe ont servi d’exutoire à ce racisme d’État – paternaliste et commode dans sa version postcoloniale, monstrueux quand il le fallait, comme lors de la guerre d’Algérie» (3).
Le saccage permanent des ressources africaines a eu pour conséquences la constitution d’importantes colonies africaines en France, par exemple. Et pourtant, la répression et l’expulsion constituent le lot de ces immigrants sans papiers. Cela n’est que la continuation de la politique de la terreur coloniale par d’autres moyens à l’intérieur du territoire français.
Ce processus d’exploitation de la périphérie ne s’est pas limité à une seule fois dans l’Histoire. Au contraire, le concept de l’accumulation primitive (4), tel qu’il a été pensé par Karl Marx, est constant et constitue un processus inachevé qui cherche de nouveaux marchés des ressources et des travailleurs à bas prix pour maintenir ses hauts taux de plus-value en Occident.
Néanmoins, pour sa mise en marche, ce processus d’accumulation a besoin d’un discours de légitimation idéologique, politique et culturelle. Autrefois, ce fut l’impérialisme ; à présent, le «discours de la colonialité du pouvoir» occupe la place pour continuer l’accumulation du capital par d’autres moyens : «…Le processus d’accumulation sans fin de pouvoir est nécessaire pour la protection de l’accumulation du capital qui détermina l’idéologie du XIX ème siècle et préfigure la montée de l’impérialisme…» (5)
Au début du XXI ème siècle, les pratiques néo-coloniales persistent encore sous une autre façon. Peut-être sont-elles plus subtiles qu’à l’époque de la mission civilisatrice française, mais elles restent encore effectives pour accomplir cette mission de soumission de la périphérie capitaliste selon les canons occidentaux.
Nous pouvons remarquer que le processus «d’accumulation par dépossession», tel qu’il est expliqué par David Harvey (6), constitue un double processus de transfert de ressources : des pays de sud vers les pays de nord d’une part ; et d’autre part, des secteurs populaires dans les pays de sud vers les élites économiques et politiques de ces mêmes pays. Ce processus a non seulement besoin de moyens de violence économique ou militaires, mais aussi s’acharne à construire un discours hégémonique pour aboutir à ses objectifs.
Les pays d’Afrique, et d’Amérique latine continuent à payer leurs services de la dette extérieure, à être victimes des saccages de leurs ressources naturelles et humaines, à offrir une main d’ouvre à bas prix dans les pays occidentaux. Ensuite viennent les ONG avec leurs troupes de volontaires. Nous ne discutons pas des bonnes intentions, ni des bons sentiments « à faire le bien », qui les animent. Mais si les rapports socio-économiques à l’échelle mondiale restent inchangés, si les pays capitalistes centraux continuent à soutenir des politiques de subvention à leurs produits agricoles, à offrir des accords économiques léonins, en réclamant l’ouverture des marchés en Afrique et en Amérique latine pour leurs biens et services, mais sans enlever les barrières douaniers pour les produits agricoles du Sud, à quoi la coopération internationale sert-elle ?
Ce discours agit dans un contexte où l’État a été démantelé par des programmes d’ajustement structurel de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, lesquels, un jour, devront être jugés comme des criminels de guerre pour les gâchis produits en Amérique Latine, en Afrique et en Asie. Mais cela constitue une autre histoire.
Il y a déjà quelques années qu’une «nouvelle vague de luttes», dite de gauche, a commencé à modifier les rapports de forces néolibérales en Amérique Latine. Nous ne comptons pas analyser ici spécifiquement ce processus. Nous voulons seulement remarquer que ce dernier n’a pas été seulement politique, mais que toute l’Amérique latine a été conceptualisée par les institutions et les pratiques occidentales et nord-américaines. Cet état de fait a eu pour conséquence un virement épistémique qui a contesté cette façon dont les non occidentaux ont été victime de ces ajustements structurels.
Un groupe d’académiciens latino-américains de différentes disciplines a établi une série de questions communes que nous pouvons appeler «l’épistémologie du sud» à partir d’un ensemble de concepts qui problématisent la question du pouvoir mondial de façon radicalement différente : trans-modernité (Dussel 2001), la pensée frontalière (Mignolo 2000), la socialisation du pouvoir (Quijano 2000) (7), et notamment la «colonialité du pouvoir» (Castro-Gómez 2007). Selon cet auteur colombien, la «colonialité» du pouvoir «est la catégorie utilisée par certains scientifiques sociaux et philosophes d’Amérique latine pour décrire le phénomène selon lequel il existe dans le monde une hiérarchie rigide entre les différents systèmes de connaissance».
Dans leur livre intitulé «Empire», les auteurs H&N (8) soutiennent que le colonialisme et l’impérialisme, menés par les grandes puissances, sont arrivés à leur fin. Quoique nous partagions ce point de vue, qui stipule que nous sommes en présence d’une nouvelle forme de souveraineté globale, que les auteurs nominent «l’Empire», où aucun État Nation, même les États-unis, ne peut imposer sa domination au reste, nous soutenons qu’il faut nuancer cette réflexion. Même si le colonialisme est terminé il y a un peu près de cinquante ans, lequel colonialisme a quand même instauré le partage (9) de l’Afrique à partir de la Conférence de Berlin (1886) par les grandes puissances coloniales de l’époque (l’Allemagne, la Belgique, la France, la Grande Bretagne, entre autres), les conséquences économiques, politiques, culturelles et épistémiques de ce processus persistent encore. Nous pouvons même avancer que l’ensemble des pratiques s’est réactualisée sous le nouveau visage qu’est « l’Empire », dans lequel s’intègre désormais la coopération internationale, et qui se présente comme l’instrument par excellence de domination ayant pour objectif la construction de l’hégémonie impériale.
La nouvelle forme de souveraineté impériale est exercée par les États dominants du système international, les organismes multilatéraux, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et les ONG. On peut se demander jusqu’à quel point les acteurs agissent de façon rationnelle et unifiée. Donc nous ne soutenons pas qu’il y ait une stratégie cohérente et unifiée dans l’ensemble du bloc dominant du pouvoir. On peut même dire qu’il peut y avoir des intérêts contradictoires. Néanmoins, il y a une affinité d’intérêts qui poussent les unifiés à préserver le statu quo, au moins pendant un certain temps, jusqu’à ce que les différences apparaissent dans la structure du système de pouvoir mondial.
À partir des années `90, la guerre froide est finie ; le capitalisme s’érige comme le système imbattable, comme la phase culminante où l’humanité peut arriver. L’utopie de la globalisation où les États Nations se dissoudront et le marché comme un deus ex machina unifiera tous les individus s’imposera (Le projet de l’ALENA de constituer l’unification des marchés les plus grands au monde, de l’Alaska à la Terre du Feu, constitue l’exemple type du rêve failli de la domination nord-américaine en Amérique du Sud).
Les nouveaux commandements universels du Consensus de Washington apparurent sur la Terre. Nous assistions à l’implémentation des politiques d’ajustement structurel (économiques, sociales, sanitaires ou agricoles) sous tutelle de la Banque mondiale et du FMI, lesquels ont joué un grand rôle dans le transfert des ressources économiques du sud vers le nord. Notamment, par la diminution de la participation de l’Amérique latine dans le commerce mondial (de 15% en 1960 à 7% en 2000) et de l’Afrique (10% en 1950 à seulement 1% à l’heure actuelle).
Parallèlement, est opérée une modification profonde des rapports sociaux à l’intérieur de chaque État Nation et de l’imaginaire social, tout comme dans la façon par laquelle les problèmes sont posés et le champ des possibles réponses. Les politiques de privatisation et de des dérégulations économiques pendant les années `90 en Amérique latine, en Afrique ou en Europe de l’Est avaient comme objectif d’imposer une seule vision à partir de laquelle le marché constituait la meilleure façon d’assurer la distribution des ressources d’une société. Les entreprises publiques qui fournissaient le service d’eau potable ou l’énergie, l’éducation, la santé, tout devait être privatisé pour ainsi assurer les critères de l’efficience et de la transparence du marché.
Le fondamentalisme du marché avait une seule obsession : conclure tout type de discussion sur «le commun», sur le droit des citoyens, sur l’équité. La dichotomie «État ou marché», telle qu’elle était posée à l’époque par le discours néolibéral, comme toutes le dichotomies, était fausse. La restructuration juridique de l’État ne visait qu’un but : instituer le processus nécessaire pour assurer la mise en marche des politiques d’ajustement structurel afin de payer les services de la dette extérieure et garantir la rente monopoliste des entreprises étrangères en évitant tout type de régulation par la société.
A partir des années ‘90, le discours néolibéral essaya de clôturer discursivement et matériellement les demandes sociales : «Nous ne discutions ni d’équité, ni de droits de citoyens, ni de droit de travailleurs, ni d’État social». Les politiques de choc néolibéral imposèrent une transformation discursive remarquable. Notamment, par rapport aux différentes façons de nommer les sujets sociaux : à la place des citoyens, nous avions des individus ; à la place de la société, nous avions des gens. Toutes sortes de concepts qui ont dépolitisé le débat en instaurant l’illusion que la technocratie néolibérale nationale ou internationale pouvait se substituer à la politique. L’idée qui primait était que la politique constituait une affaire tout court, où la démarcation entre l’intérêt publique et l’intérêt privé s’était dissolu. Le discours néolibéral «croyait» qu’il pouvait estomper la mésentente constitutive de toute société politique, effacer la mémoire historique et ériger l’individu nouveau : l’homme économique rationnel.
Donc, de vastes secteurs clés où l’État jouait un rôle stratégique ont été démantelés : l’énergie, les télécommunications, la santé, l’éducation, le travail, etc. Milles secteurs de l’industrie ont fermés et millions de personnes ont perdu leurs emplois. Le marché international fournira à moindre coût les produits qu’autrefois étaient produits localement. Dans chaque pays, le processus de mondialisation, d’ouverture commerciale, de restructuration économique et financière, de reforme du secteur public et de privatisations, a été mené de différente façon en raison de la capacité de résistance des secteurs populaires, de la force de la bourgeoisie locale de faire valoir ses intérêts de classe face au bloc du pouvoir étranger, et de la capacité politique du gouvernement à construire le consensus nécessaire dans les secteurs des pouvoirs locaux (les syndicaux, les partis politiques, etc.). Cependant, dans tous le cas, nous observons une uniformisation généralisée des politiques à partir du Consensus de Washington (1991) et de l’implémentation des recettes conçues par la Banque mondiale et le FMI: l’imposition des mesures exogènes occidentales, axées sur le marché, sur l’individu aux divers contextes des réalités locales.
De cette façon, ces institutions croyaient apporter des solutions aux problèmes qu’elles ont elles-mêmes provoqués. Dans un contexte de récession économique, elles proposaient comme recettes la diminution des dépenses publiques pour continuer d’assurer les payements de la dette extérieure.
Un «cercle malheureux» s’était imposé : récession-ajustement structurel-récession. Comment les populations de l’Amérique du Sud s’en sont-elles sorties de la dictature de la gouvernance impériale?
Grâce à la coopération internationale ? Pas du tout. Plutôt à l’organisation de la résistance populaire qui est toujours la force motrice du processus. Il y a eu ainsi une recomposition des rapports de force en faveur des mouvements sociaux de différents types (chômeurs, syndicaux, paysans, etc.), contre l’idée que la solution aux problèmes pouvait venir de l’extérieur. C’est à partir de leur contexte local et régional que les mouvements sociaux ont commencé à trouver des solutions. D’ailleurs, la principale réponse des gouvernements élus au début de l’an 2000 en Argentine, en Brésil, en Bolivie, en Équateur, au Venezuela, a été d’en finir avec la relation de conditionnalité permanente imposée par les organismes internationaux, avant que ceux-ci n’en finissent avec la société. Néanmoins, le processus n’est pas dépourvu de contradictions, de critiques sur la profondeur des réformes contre la dépossession économique et éthique néolibérale, par rapport au degré de démocratisation de la société, etc. Nonobstant cela, il faut souligner un aspect : le commencement du changement n’aurait pu avoir lieu en excluant les solutions exogènes faites par les bureaucraties des organismes internationaux ou les ONG internationales du nord, avec la complicité ou la cooptation et la colonisation culturelle des élites économique et politique locales.
Perspectives pour une alter mondialisation post-coloniale :
Le système de l’industrie du développement et de l’humanitaire, comme la charité chrétienne, ne résoudra pas le problème du sous-développement, ni en Afrique, ni en Amérique Latine, ni nulle part dans le monde. D’ailleurs, la morale industrielle occidentale de faire le bien avec ses différents produits importés pour le développement dans ses différents formats (sécurité alimentaire, droits de l’homme, démocratie néo-libérale, bonne gouvernance, etc.), laquelle est axée sur l’idée de renforcer la société civile, ne fait que continuer à dépolitiser la société en l’atomisant et en reproduisant une logique de pouvoir néocolonial et néolibéral.
La «soi-disant» solution technocratique et d’expertise aux multiples problèmes de développement à différentes échelles a une stratégie précise de dépolitisation pour estomper la problématique de la construction d’un État post-colonial par la société. Étant donné que les structures de l’État sont la résultante de l’héritage colonial, la capacité d’action de l’État se trouve profondément éloignée des réalités de la société locale. De cette façon, les structures de pouvoir de la «nouvelle gouvernance» : la Banque mondiale, le FMI, les puissances étrangères et les entreprises multinationales peuvent pénétrer et coopter facilement les différentes répartitions de l’administration publique, comme le montre le cas du Ministère des Finances et de l’Économie ayant pour but l’implémentation des accords et des politiques publiques en leur profit.
De quelle démocratie parle-t-on quand il n’y a aucune forme de controle de la société civile internationale par la société locale? Le paradoxe majeur de ces promoteurs de la bonne gouvernance de la société civile occidentale, c’est qu’ils exercent un pouvoir discrétionnaire basé sur l’articulation «savoir- pouvoir» qui légitime leur intervention et leur cadre d’action.
Le mythe de la construction de la société civile par la coopération internationale constitue ainsi un outil de domination au service de la «colonialité du pouvoir». Il y a ainsi un critère de race qui traverse la «colonialité du pouvoir», les Blancs nord-américains- européens dans l’industrie de l’humanitaire constituent les nouveaux colons, puisqu’ils établissent finalement une hiérarchie des connaissances à partir de leur «expertise» et à partir des critères d’action et des objectifs qui sont fixés pour les États occidentaux.
Cependant, dans le monde non occidental, non chrétien, non blanc, il y a des formes démocratiques et d’organisation politique de base plus radicales, basées sur la propriété collective, où l’exercice des droits démocratiques va au-delà du simple vote tous les deux ou quatre ans. La société civile en Occident est née par rapport à l’énorme concentration du pouvoir par l’État. Et cet État, bourgeois à l’origine de l’apparition du capitalisme, a conduit le processus de modernisation et d’industrialisation à partir du XIXème siècle. Paradoxalement, au sud, seule la conformation d’un État post-colonial est capable d’assurer des responsabilités inéluctables dans le domaine de la sécurité publique, la santé, l’éducation et la justice. Quelle société donc dans le monde s’est développée seulement sur la base de la promotion de la société civile ?
L’idéologie tendant à voir le monde comme un supermarché, où l’on trouve des produits pour chaque consommateur, n’est pas étrangère à la forme d’organisation de la société civile. Dans cette dernière, chaque ONG essaie de se spécialiser dans un domaine spécifique d’action pour faire valoir son expertise, c’est-à-dire son pouvoir d’intervention.
C’est la forme de la production société néolibérale post-fordiste qui scinde les problématiques de la société : écologie, nouvelles technologies, droits humaines, lutte contre la pauvreté, lutte contre la faim, lutte pour l’émancipation des femmes, lutte contre le sida, etc. De cette façon, la plupart des interventions des ONG estompent les questions essentielles qui permettront la constitution d’une véritable société : dimension du travail, question sociale et dimension productive de la société. De quel développement durable parle-t-on avec des taux de chômage de plus de 30% ou 40% dans plusieurs pays du sud ?
L’on constate que le schéma du raisonnement de la société civile privée occidentale scinde la question économique des questions politiques et sociales. Cet oubli n’est pas innocent. La sauvage attaque de l’idéologie néolibérale pour discipliner le monde du travail pendant les trois dernières décennies a fait que l’on aborde cette dimension à partir d’une vision individualiste de charité au lieu d’une approche intégrale économique, sociale et culturelle. De cette façon, en abordant la question de la pauvreté à partir du prisme néolibéral dans les pays du sud, on reproduit systématiquement une relation de dépendance néo-coloniale.
La structure du pouvoir global capitaliste est profondément inégalitaire, basée sur l’idée de race entre les pays du Nord et ceux du Sud, et à l’intérieur de l’espace européen et nord-américain où les immigrants provenant des pays du Sud sont utilisés comme main-d’œuvre bon marché pour faire le sale boulot que les populations occidentales refusent de faire. Ces immigrants travaillant dans des conditions précaires, ne bénéficient pas de sécurité sociale, et vivent avec la peur d’être renvoyés dans leurs pays d’origine par la police : «Nous faisons tous partie d’un système monde qui articule différentes formes de travail en fonction d’une classification raciale de la population mondiale» 10 Grosfoguel,
Pour conclure, tout type de politique de développement qui ne tient pas compte de la façon d’agir des structures des pouvoirs occidentaux et locaux, basée sur l’oppression des sociétés du sud, est condamné à l’échec. Peut-être faudra-t-il laisser tomber l’idée de coopération internationale et commencer à penser des politiques d’émancipations avec ces populations?
Notes de bas page
1) Les chiffres des morts civiles en Irak iront des 54.000 selon le Ministère de la Santé Irakienne jusqu’à 600000 d’auprès un rapport fait par épidémiologistes de la Université Jhon Hopkins, publié dans la revue médicale The Lancet. www.france24.com 17/09/07.
2) Micheal Hunt, Ideology and United States Foreign Policy.
3) Achille Mbembe, «La république et sa bête», A propos des émeutes dans les banlieues de France
19/ 02/08 http://fr.allafrica.com/stories/200.
4) Karl Marx, Le Capital, Cap. XXVI. (Plusieurs éditions).
5) Traduction de l’auteur. Giovanni Arrighi, «Hegemony Unravelling» New Left Review 32 Mar APR 2005, (P.29). Voir Hannah Arendt, «The origins of Totalitarisim», New York, p.143.
6) David Harvey, «The new Imperialism», Oxford 2003.
7) Santiago Castro-Gómez, «Le Chapitre manquant d’Empire. La réorganisation postmoderne de la colonisation dans le capitalisme post-fordiste». www.multitudes.samizdat.net/spip.php?article2673. 30/01/2008.
Antonio Negri & Michael Hardt, «Empire», Harvard University Press, 2000.
9) En citant le livre de Ronald Oliver, «The African Experience», (New York, 1991). Ryszard Kapuscinski expliqua la notion de «partage»: « Il est d’usage de dire que les colons européens ont réalisé le partage de l’Afrique. Le partage ? S’étonne Oliver, cela a plutôt été une unification menée brutalement, par le fer et par le feu ! De deux mille (sociétés tribales), on est passé à cinquante». Ryszard Kapuscinski, «Ébène», Éditions Plon, Paris, 2000.
10) (Ibid) Roberto Grosfoguel.

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