Imaginez en images

Auteur: Félix Lamarche

Question de langage, elles n’ont pu se comprendre vraiment, et la conversation s’est arrêtée là sans pouvoir aller plus loin. C’est qu’elles ne s’entendaient pas sur un mot, un seul. Pas à cause de la langue, mais à cause du langage, à cause de la définition de ce mot.

Féminisme.

Je vois comment il faut être prudent avec les mots. Les mots disent parfois plus que ce que l’on croit. Avec le temps, depuis leur naissance, ils se complexifient. Parfois, ils signifient peut-être trop, quand un mot en vaut mille pour l’expliquer, pour le comprendre. Imaginez une image…

Anouk et Pauline en tournage

Ce jour-là, j’étais avec mes amies Anouk et Pauline, deux filles qui ont plus que leur mot à dire sur la question. Elles ont donc posé la question : Te considères-tu féministe? C’est que la dame que l’on interviewait ce jour-là fait partie d’un regroupement de femmes activistes impliquées dans la lutte pour les droits des femmes ici en Équateur, La RED de mujeres*. Fatal. Féministe? Elle? Non. Elle et sa collègue juste à côté ne feraient jamais partie de ce mouvement radical de femmes qui veulent dominer les hommes et prendre le pouvoir. Elles ne sont pas des extrémistes, seulement des femmes qui se battent pour leurs droits et qui désirent un rapport égal entre hommes et femmes. Surprise chez mes deux collègues. Comment ces deux femmes en face de nous, impliquées comme elles sont dans cette lutte, peuvent-elles à ce point mésinterpréter ce mot. En fait, celles-ci se battent exactement pour ce que nous autres considérons comme le féminisme. Simplement, elles n’utilisent pas le même mot. Mes collègues et elles n’ont donc pu s’entendre, ni élaborer sur ce point et la discussion, ainsi que l’entrevue, se sont ensuite terminées. Je dis bien qu’elles n’ont pas pu s’entendre et non pas nous n’avons pu nous entendre parce que je ne suis pas justement encore en mesure de défendre une position sur ce mot. Plus en observateur sur ce point, j’ai tenté de comprendre. Tout ça pour un mot.

J’ai vu la difficulté du problème : est-ce que faire de la définition du terme féminisme un enjeu pour la lutte est toujours essentiel, ou à un moment faut-il laisser les débats de définitions théoriques derrière pour pouvoir se concentrer sur le concret d’une situation et s’allier dans un combat qui est finalement le même? Dans son ambigüité possible, ce mot est-il devenu un obstacle à l’unité, ou encore un terme simplement dépassé de par sa nature exclusive, c’est-à-dire exclusivement féminin alors que le problème touche aussi bien hommes que femmes? Notez bien que je ne parle ici que du mot en tant que mot et non de sa possible définition. Bref, tout ça sur un seul mot.

J’expérimente ce genre de situations fréquemment dans ma vie, et plus particulièrement récemment avec mes deux amies susmentionnées. Radicalisme, indépendantisme, relativisme, féminisme… Qu’est-ce que ces mots veulent réellement dire. C’est vraiment intéressant, mais c’est aussi vraiment devenu difficile de s’exprimer sur un sujet sans se brûler… et sans devoir s’expliquer. Question de langage.

Et s’il est si difficile de s’exprimer avec des mots, imaginez en images. À 24 images seconde. Mais il est vrai que les images ont ceci de particulier dans leur nature plus abstraite qu’elles sont davantage ouvertes à interprétation. Il faut les prendre pour ce qu’elles sont : une expérience subjective, beaucoup plus que le sont les mots. Par contre, elles font face au même défi, celui de l’interprétation; ce que des experts de la communication appellent le décodage.

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Un peu de communication.

Communiquer est un combat en soi, difficile à gagner, toujours à recommencer. On est plus souvent mal compris qu’autre chose. Grand drame de notre vie. Nous ne pouvons plus seulement nous borner à survivre, nous devons en plus communiquer et nous comprendre entre nous. Si nous y pensons un instant, langages, médias, comportements, objets matériels, tout contient un message et signifie quelque chose, et c’est à nous de le décoder proprement pour pouvoir évoluer dans notre monde de communication. Pensez maintenant à cette question et jugez de son ampleur : Qu’est-ce que communiquer?

Pourquoi cette question maintenant? Laissez-moi d’abord vous donner une petite tranche de vie.

Dernièrement, je me suis rendu compte de l’importance de la dimension communication en cinéma. Pas fort après plus ou moins 7 ans d’études dans le domaine. Je me rappelle même la drôle de déception sur l’appellation de mon programme au cégep : cinéma et communication. C’est non sans une certaine gêne que j’avoue que le terme était pour moi comme une roche dans le soulier; quelque chose que j’aurais bien aimé enlever. Pire, à l’université, je me suis surpris à éprouver au début de mes études en cinéma le même sentiment étrange par rapport au fait de devoir appartenir à la fac de communication. Je pensais en quelque sorte ne rien avoir à faire avec eux, ceux des «comms». Mais dernièrement, je me suis rendu compte que la communication était partout, dans tous les aspects de ma vie, dans tout ce que j’entreprenais, dans toutes mes relations, dans tout mon travail, dans toute ma conscience et ma pensée. Que finalement, la communication est au centre même de notre existence et est un pilier fondamental dans toute entreprise humaine. Finalement, j’étais fier d’étudier une branche des communications.

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Les années passées à étudier comment transmettre un message et en décoder un ont ressurgies entre autres ce jour-là où deux groupes avec les mêmes objectifs, mais utilisant des termes différents, n’arrivaient pas à outrepasser un mot pour se comprendre et continuer à communiquer. Ça nous arrive à tous et tous les jours et souvent en plus. Pensez à tous les malentendus dans votre vie, ou tous les problèmes reliés à des malentendus où deux parties n’arrivent pas à s’entendre. Ça varie selon plusieurs échelles, mais ça peut facilement mener à des conflits civils, des conneries politiques, des guerres de points de vue ou de religion, parce qu’on n’est pas capable d’interpréter le monde et de décoder les choses de la même façon. Et tout le monde trouve ça con quand on regarde ça de l’extérieur. En fin de compte, on se chamaille sur des pécadilles.

Bon, ne dramatisons pas, mais disons qu’il est intéressant de le noter. Dans le cas que je vous mentionne, c’est loin d’être dramatique. C’est juste un exemple de difficulté de communication à très petite échelle. Les deux parties ont dans un sens raison, car elles ont des réalités et points de vue différents. Là est tout le problème : qui a raison? Peut-être que je relativise trop et qu’il faut effectivement s’entendre sur une définition des termes qui soit précise et universelle, mais en considérant tout ce que je viens de dire, je trouve que de relativiser ici a l’avantage d’ouvrir la réflexion sur le sujet et de ne pas être pris dans une position figée. J’y repense et pour ce simple exemple, je n’ai même pas besoin de me forcer pour imaginer les défis et les questionnements reliés à la communication.

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Autre questionnement: qu’en est-il du cinéma? Ce médium de communication pourrait-il servir à redonner une nouvelle perspective sur le monde qui nous entoure? De par son expérience subjective, il surpasse à mon avis le langage verbal ou écrit sur le terrain de la compréhension abstraite du sens. Parce qu’il peut faire appel à la fois aux émotions et à l’intellect, sur des concepts aussi froids et vastes que «violence», «liberté», «amour» ou «haine», lorsque ceux-ci sont présentés en mot, il permet justement une compréhension beaucoup plus concrète qu’abstraite. Ironique, non? Prenez par exemple le mot «violence». Lisez-le. Maintenant, imaginez-vous le en images, organisées en récits, avec des personnes vivant les événements. Voyez la différence possible au niveau de la compréhension? Finalement, ce que je dis, c’est qu’un mot dans sa forme est concret alors qu’une image est abstraite, et qu’en substance, une image est une expérience concrète, et un mot un concept abstrait. Enfin, loin de moi l’idée de lancer une guerre entre mots et images, même si l’on dit parfois que cette dernière en vaut mille de ce dernier. L’un et l’autre ont leur place dans la grande «famille» de la communication. C’est juste que je suis comme ça, je me pose des questions. Pourquoi fait-on un film et n’écrit-on pas un livre? J’imagine que c’est parce qu’il y a différentes manières de communiquer et que dans certains cas, l’une est plus efficace que l’autre. Dans le miens, le cinéma se trouve à être un moyen beaucoup plus pratique que le langage verbal. Bien des fois dans ma vie, je communique vraiment mal. Je suis poche pour expliquer bien des affaires et pour parler de bien des affaires. J’ai besoin de sous-entendus plus subtils et le cinéma m’offre sans doute cette possibilité. Question de moyen de communication.

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Et donc jusqu’où doit-on accorder de l’importance à un mot? Je n’ai toujours pas la réponse et sans doute quelqu’un m’éclairera-t-il là-dessus. Mais ceci m’amène à découvrir une nouvelle facette de notre projet ici. Cinéma documentaire et féminisme. Comment l’un et l’autre peuvent-ils fonctionner ensemble pour mieux communiquer les idées? Je vous laisse vous l’imaginer comme vous le voulez. Pour ma part, j’ai l’impression que c’est exactement ce que je suis en train de découvrir ici en ce moment.

* http://redmujeres.org/

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