De la passion et de la mort

Auteur: Étienne Langlois

Le temps file. Les évènements s’empilent. Le blogue suivant fut rédigé en partie il y a trois semaines, et terminé hier soir.

Samedi matin, Puerto Limòn, arrondissement Centro Poblado, petite communauté de deux mille sept cent âmes, à vingt minutes de Santo Domingo. Les yeux encore alourdis de la nuit dernière, nous revenons lentement à nos corps, entassés à l’intérieur du taxi qui roule deux fois trop vite pour la petitesse de la route et la précarité des courbes. Une vingtaine de jeunes nous attendent dans une petite classe pour leur premier atelier de communication. Beaucoup moins de temps avec eux, nous ferons, espérons-le, de courtes histoires en trois plans de caméra sur leur réalité, leur village, leur vie.

À notre arrivée, seulement cinq jeunes nous accueillent, en quelque sorte. Ils ont treize, quatorze, quinze ans. Ils sont timides, endormis et ne sourient pas particulièrement. Après tout c’est notre première rencontre et il est tôt. Ça viendra. Et d’autres vont arriver, en retard. Ça aussi ça vient. Mais pas cette fois. Ils ne seront que cinq tout au long de l’atelier qui s’étirera mollement sur trois heures. Comme du caramel de Banos qui ne prend pas au soleil.

À la pause nous sortons dehors pour admirer la rivière, en bas de la petite falaise que l’école domine. Nous sommes dans la jungle silencieuse. Du vert, des arbres inconnus de nous et une rivière sinueuse tout en bas. La vue est superbe, même avec les ordures en sa bordure. Quand on est entouré par la nature et que la collecte est déficiente, on fait ce que l’on peut. Ou ce que l’on veut…

Gabriella nous rejoint tranquillement. Je marche  un peu avec elle et lui partage ma petite déception de ne pas voir tous les jeunes présents. Elle me répond aussi tranquillement que la plupart sont à l’enterrement. Surprise contenue. Quel enterrement ? Le directeur de l’école, qui était aussi professeur.  Surprise moins contenue. Il est décédé avant-hier. Je redoute la réponse à ma prochaine question. Une maladie, un accident ? Non. Il a été tué à bout portant. À Santo Domingo, en plein jour, en pleine rue. Surprise il n’y a plus. Aucune expression. Il venait avec une collègue acheter du matériel scolaire pour les enfants. Un tableau, des craies, des crayons, des cahiers. Pour poursuivre comme tous les jours depuis trente ans sa mission, sa passion, l’enseignement. En sortant du magasin, il voit sa collègue prisonnière dans sa propre voiture, un homme armé assis à ses côtés, et un autre à l’extérieur collé à sa porte. Reste calme et tout va bien aller. Mais elle panique. L’homme lui assène un coup de crosse au front, un autre à la mâchoire.  Oscar se rue à sa défense, mais n’a pas le temps d’intervenir. Deux balles viennent terminer sa vie de la façon la plus sauvage, gratuite et banale. Le Journal de Montréal de Santo Domingo nous montre son corps sous une couverte rougie et son amie en pleurs, épongeant sa blessure au front. Un article court et sensationnaliste. Les gens de l’ACJ le connaissait peu, mais assez pour le savoir aimant, passionné et dévoué. Nous avions vu son engagement la semaine d’avant, à la fête pour l’éradication du travail infantile. Mort en service, mais un vrai service, du genre qui change les choses, qui ne les empire pas.

Deux jours plus tard, atelier de l’après-midi à l’ACJ. Alors que Félix s’agite à l’avant, après son deuxième café de trop, à expliquer aux jeunes le développement d’une idée documentaire, des pleurs étouffés parviennent à mes oreilles. Au fond de la classe attentive, Romel ouvre la porte et vient reprendre son siège près de moi. Il essuie ses larmes et remet ses lunettes. Mais les pleurs à l’extérieur ne cessent pas. J’étire les yeux par la fenêtre et voit à l’intérieur de la maison jointe à l’ACJ Geoffrey et son fils Oscar, en pleurs, assis dans le hamac de la cuisine, les yeux dans le vide. Geoffrey, c’est le gardien des lieux, l’homme à tout faire, et de la situation. Cinquante-deux ans, les cheveux longs et le regard dur, couteau guettant, toujours à la ceinture. Homme de peu de mots et de peu d’expressions. Ses traits ressemblent à ceux des montagnais. Ils sont maintenant tirés par une profonde tristesse. Ricardo, son neveu aimé, qu’il considérait comme son fils, est décédé lors d’un exercice de routine dans la marine à Guayaquil. Il est tombé du haut d’un mât et s’est fracturé le cou. Romel me raconte l’événement, secoué de voir cet homme solide et fier s’effriter. Il connaît bien son fils, et il connaissait aussi Ricardo. Mes amis et collègues ne voient pas ce qui est en train de se passer, absorbés par l’atelier et l’intérêt des jeunes. Pendant une discussion en petits groupes séparés, Oscar apparaît à la fenêtre et fait signe à Romel de le rejoindre dehors. Je poursuis avec mon groupe  la discussion sur le machisme, sujet qui me semble alors futile. Puis Romel revient, soulagé, et me raconte que Ricardo n’est pas mort. Il était dans un coma; les docteurs et la famille ont décidé de le débrancher et juste quelques secondes avant, la vie lui est revenue. État critique, mais vivant. Nous soufflons. Je vois Geoffrey sortir et embarquer sur sa moto, caché derrière ses lunettes noires. L’atelier se termine, notre routine continue.

Pendant la nuit, la vie quittera pour de bon le corps de Ricardo. Le lendemain, les lieux de nos ateliers accueilleront la grande famille et la dépouille de Ricardo. Et nous travaillerons de façon distraite dans un petit bureau humide, dans un silence  introspectif, à travers les pleurs qui s’intensifieront alors que le jour laisse place à la nuit. Chacun de nous revivra ses douleurs, confronté à cette triste réunion. Avant que la famille arrive, moi et Félix allons dans la salle, décorée et éclairée par des lumières dorées. À la vue des ornements, de la croix et du cercueil, mes propres morts me refrappent de plein fouet. Grand-maman, André, Alex, Dany, Roland, Sonia, Jessica. On pense souvent que le deuil est fait. Puis on réalise que certains ne furent qu’étouffés. Par le temps, et par le manque de temps. Parce qu’on est forts, et parce qu’il y en aura d’autres. Toujours. La vérité, ça aussi ça vient, ça passe. Mais ça ne partira jamais vraiment. Il faut découvrir, savourer, remercier, aimer. Pour soi-même et pour eux.

Il n’y aura pas d’autres ateliers à Puerto Limòn, faute de temps. Ce fut le seul. Et ça aussi, ça arrive. J’espère au moins que nous leur avons donné le goût d’en savoir davantage sur les médias alternatifs, sur les documentaires, sur les moyens qu’ils ont pour se faire entendre.

J’ai connu davantage Geoffrey. Oui il est fort, oui il est solide et a le regard dur. Puis, peu à peu, ses yeux sourient, ses traits s’adoucissent. Et sa voix et ses rires s’élèvent dans la nuit à travers ses histoires d’une vie  mouvementée, difficile et oh combien fascinante. Il connaît tout de la nature. C’est son métier, c’est sa passion. Et il la partage avec conviction. L’Équateur est son terrain de jeu. Il en est fier et ne le quittera jamais. Et avec son couteau, il te protège et te découpe les meilleurs fruits. Pour que tu les savoure, pour que tu le remercie, pour que tu aime toi aussi.

À mes chers disparus.

2 commentaires ↓

#1 anne murray on 22.07.11 à 11:56

Ton texte me ramène au vrai, à l’essentiel, à la vie. Ta sensibilité me touche profondément. Félicitations pour ton texte mais aussi de nous ouvrir ton essence et ton coeur. Couz.

#2 Marie-Mychèle on 22.07.11 à 20:26

J’ai des frissons et les larmes aux yeux. Merci.
Tu as fait honneur à Ricardo.

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