Une leçon de cinéma

Auteur: Félix Lamarche

Elle avait tout. Tout pour que ça fonctionne. Le charisme, le rythme, le souffle, le rire, la joie et la peine (en douces montagnes russe ), le visage qui parle de lui-même avec ses traits qui s’étirent et les recoins de ses plis au travers desquels se lit l’expérience, et ses yeux qui disaient toute la vérité et rien que la vérité, sans besoin de le jurer…

Dans son souffle rapide, elle manœuvrait l’auditoire. Elle nous racontait son histoire.

* * *

Pendant ce temps, dehors à travers l’ouverture de la porte, on pouvait apercevoir des enfants jouer au ballon, allant et venant, puis disparaissant. Et il y avait les jeunes adolescents présent dans la salle qui écoutaient tous avec attention.

Parfois, une petite fille entrait avec le ballon en faisant du bruit. Elle venait voir sa grand-mère qui nous racontait sans s’interrompre l’immigration, les réfugiés, les familles séparées, les proches tués (massacrés), la guerre et le conflit armé, l’expérience d’une femme fuyant cette misère avec ce qui lui reste de courage. Une vie qui n’en finit pas de frapper et d’assommer : une vie de réfugiée…

Elle était toutes ces absurdités. Toutes ces vérités

* * *

Une entrevue presque parfaite. On savait que la simple présence de cette femme suffirait à l’image qu’elle imprimerait le droit d’exister. Et on avait aussi tout le reste sous la main : le personnage, la situation, l’histoire, le moment, le cœur d’un sujet énorme. Ça aurait pu être un moment de cinéma. Un vrai.

Pourtant on n’a rien filmé.

Moi et quelques membres du groupe se sommes questionnés. On filmes-tu ou pas? On peut pas rater ça. En plus ça nous tente; on veut faire des images, on veut la réalité d’ici, on veut filmer. Je ne vous donnerai pas les raisons du « non » qui a fait consensus. Seulement, je vous dirais que parfois, vaut mieux laisser les choses comme elles sont et se contenter d’écouter.

De toutes façon, y’a que les touristes qui filment tout ce qu’ils voient sans qu’ils y réfléchissent.

5 commentaires ↓

#1 Audrey on 24.06.11 à 16:06

Félix, tu sais aussi créer des images avec des mots. Avec ton billet, je vois presque cette dame entrain de vous raconter son histoire. Peut-être est-ce suffisant comme message?

#2 Mariette on 27.06.11 à 20:08

Très touchant et j’abonde dans le sens d’Audrey.

#3 Bernard on 28.06.11 à 8:45

Heureux de te retrouver Félix en pleine création et célébration de la vie – la vie à sa plus simple expression, la seule, la vraie, celle des paysans qui font le pays, comme toi et ton équipe faites du reflet imagé.
Quel beau lendemain à cette rencontre furtive que nous
a value votre décision de « faire du pouce » vers S.Augustin de Desmaures un matin de printemps, toi et Mathieu(?).
Bonne plongée en humanité.

#4 Michaël PM on 28.06.11 à 19:10

Salut Félix, je viens finalement de prendre le temps d’aller faire un petit tour sur votre blogue et c’est vraiment génial ce voyage! J’ai bien hâte qu’on jase de ton expérience et aussi de ton film à venir, tu me lâcheras un wack à ton retour!

Ma récente conversion m’a également fait réalisé davantage à quel point les conversations avec les gens étaient précieuses et importances. Nul besoin de te dire que la réflexion avec le cinéma (filmer ou pas filmer) est extrêmement pertinente. Parce qu’ultimement, c’est bien plus précieux « d’être présent » que de filmer. Certains diront qu’on peut « être présent » et filmer en même temps, mais je persiste à croire que le « cinéma du monde, de la vie et des êtres », celui de nos yeux, est inégalable. À la limite, on peut faire du cinéma: la caméra est installée et tout, mais on pèse pas sur REC…

#5 Mel on 03.07.11 à 20:17

vous avez compris ;)

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