
De Schefferville à Potosi…
Chaque semaine je reçois dans mes courriels plusieurs liens que je dois reléguer aux oubliettes. Ici, ouvrir une page Web nous ramène à notre stoïcisme de 1996, époque ou il était tout à fait normal d’attendre 5 minutes pour que s’ouvre la page désirée. Cette semaine, j’ai pris mon mal en patience et épié quelques touristes pendant que s’ouvrait cet article de Louis Hamelin.Parfois, la monotonie de l’actualité québécoise réserve dans ses marges quelques surprises. Généralement commentateur de l’actualité littéraire, Louis Hamelin s’est rendu au nord de la Côte Nord pour documenter la présence d’un barrage amérindien qui obstrue actuellement les rares routes de la région. Depuis le 11 juin, le passage par lequel les camions de la Labrador Iron Mines et la New Millinium sortent le minerai de fer de Shefferville est bloqué. Les revendications mises de l’avant n’ont rien d’une surprise; les ententes signées par des bras cerclés de montres dorées quelques part dans des bureaux de Montréal, Toronto ou ST-John, ont fait fi de la légalité précoloniale et des droits terriens revendiqués par les communautés Innus du Québec. L’obscénité de ces camions qui « take the money and go » a ravivé les souvenirs douloureux de cette ville que l’on va piller et abandonner pour une deuxième fois dans l’histoire. Cette actualité québécoise, probablement peu documentée en dehors des médias de la Côte Nord, nous semble ici familière. Depuis plus de deux semaines, la ville de Potosi est obstruée par des barrages routiers. L’amplitude de ces blocages et les raisons n’ont évidemment rien en commun avec la situation québécoise. Pourtant, dans les deux cas, il y a ce même geste de désobéissance et jusqu’à maintenant, l’absence de réaction coercitive directe de la part des autorités.
La situation de Potosi prend aujourd’hui des proportions nationales. Dans la mémoire des gens d’ici, on n’a jamais vu une commotion d’une telle ampleur dans la région. La grève générale illimitée est en vigueur dans la capitale départementale depuis 15 jours. Compte tenu de la fragilité du circuit routier bolivien et du rôle vital qu’occupe chacune des routes, la région est aujourd’hui presque entièrement paralysée. L’accès à Sucre et Santa Cruz est impraticable sans une laborieuse et improbable négociation. L’accès à Oruro et La Paz était encore possible il y a quelques jours grâce à un détour par le désert du Salar. Cette semaine, le barrage s’est refermé sur les entrées du désert de Sel. Les autobus attendent maintenant que le froid de la nuit ait raison de la volonté des insurgés pour prendre la route. Nous, qui revenions d’une visite au plan pilote d’exploitation du Lithium, avons dû contourner cavalièrement un de ces barrage sous un tir croisé de pierres. Dans cette escalade impressionnante des moyens de pression, Uyuni est le prochain terrain à conquérir. Déjà, on prévoit des arrêts temporaires d’électricité, des pénuries de gaz et le seul guichet de la ville est sans liquidité depuis une semaine. Les élites de la ville et la Federacion regional de trabajadores campesinos del Altiplano Sur (FRUTCAS), notre partenaire local, refuse de prendre partie pour cette étrange mobilisation dont j’exposerai plus loin les mobiles. L’importance économique du tourisme, qui souffre beaucoup du blocage, y est évidemment pour beaucoup, mais il y a plus. Cette grève générale est d’une composition sociale et politique très hétérogène. Si les moyens mis en œuvres sont celle d’une grève politique offensive, son programme réunit des demandes sectorielles élaborées par une alliance sociale dont l’articulation principale porte le nom de développement RÉGIONAL (pour régionalisme).
Pour nous, cette histoire commence avec notre escale manquée vers Coroma où nous allions assister à la cérémonie du nouvel an Aymara. Ce moment a laissé dans ma mémoire une forte impression dont je vais relater ici quelques détails. Notre voiture s’était arrêtée devant un pont surplombant une des rares rivières de la région. Sur celui-ci, une barrière de roches étalées sur le sol, un drapeau tendu de la Bolivie et derrière, des gens de Coroma veillant à ne laisser passer personne traverser. Après quelques échanges avec des représentants de la FRUTCAS, on nous laissa aller jusqu’à un autre barrage situé à environ une heure de marche. Là, on avait improvisé dans la cours arrière d’un restaurant cerclé de montagnes une arène politique ou circulaient, entre les hommes et les femmes, quelques poules. Des curieux massés tout autour des murs écoutaient l’interminable succession des discours. Comme dans tous les rassemblements populaires, un groupe de femme préparait une soupe populaire dans un énorme chaudron déposé sur le feu. De ce portrait se dégageait un mélange étrange de gravité festive. Dans un champ en retrait, la « population prise en otage » s’affrontait dans une épique partie de football. Fait étonnant, aucune force de l’ordre n’était présente, exception faite du garde du corps craintif et désarmé du gouverneur. En pleine tourmente du G20 (ou G8?) canadien, cette absence m’apparaissait être un fait exceptionnel et exemplaire. Ce même gouverneur était venu pour discuter dans cette assemblée rustique sans tentures avec les maires des municipalités environnantes, les autorités originaires et la population présente. Dans l’assouplissement des interdits, l’hostilité à la présence des seuls étrangers s’exprimait à travers des regards sombres, blagues et remarques. Là-bas, les gens ont parlé abondamment mais évidemment, aucune conclusion positive pour Coroma n’avait pu surgir de cette rencontre précipitée. Le gouverneur avait profité du souper pour disparaître et la population de Coroma et de Quillacas, dans un grand nuage de poussière, expurgèrent leur frustration dans une courte escarmouche.
Sans foi ni classe
Il m’est encore difficile d’expliquer avec précision les motifs de cette réunion. D’abord, il y a cette fabrique de béton que l’on projette de construire dans le département d’Oruro près de la frontière du département de Potosi. La population de la province de Coroma, situé dans le département voisin de Potosi, revendique depuis longtemps cette part de la frontière. Le litige est historique. On parle d’une invasion de Coroma au cours d’une nuit déjà centenaire, d’un massacre, de droits de propriété familiaux usurpés, etc. Mais de cette démonstration subsiste une question, comment les griefs territoriaux de cette population fort peu nombreuse a pu conduire à la paralysie complète du département? C’est à partir de l’approbation de la loi Marco de la Autonomia, loi cadre de la décentralisation politique de la Bolivie, que la population de Coroma a radicalisé ses méthodes. Des barrages sur la route de Potosi ont alors été érigés. C’est à partir de ce moment que le mouvement a pris de l’ampleur grâce à un ensemble d’alliances stratégiques.
Pour les gens de Coroma, c’est d’abord la faiblesse numérique du mouvement qui motiva ces alliances. Ajoutons à cela le caractère exigu du discours et des revendications, dont les fins ne peuvent être généralisées à l’ensemble de la population en tant qu’orientation politique universelle. Car au fond de cette histoire, l’on réclame quelques ajustements techniques et des investissements sectoriels qui tardent. De cette faiblesse naîtra une première alliance avec le comité civique de Potosi. Pour ce comité constitué d’élites départementales, dont la composition rend difficile l’initiation d’un important mouvement de masse, la radicalité de la population de Coroma et le blocage qu’elle a initié est l’opportunité de donner une forme populaire à leur propre agenda voire, de subvertir la contestation. Le comité réclame notamment la construction d’un aéroport internationale dans sa ville. Simultanément, les étudiants et professeurs universitaires répondirent positivement à l’appel du comité civique en déclarant la grève générale illimité. La troisième alliance nait avec l’appui des mineurs de Potosi et leur puissant syndicat, la C.O.B. (centrale ouvrière bolivienne). Avec eux, c’est toute la force symbolique de la tradition militante et révolutionnaire des mineurs du département qui joint le mouvement. Leur principale revendication consiste en une opposition à la fermeture de la mine de Cierro Rico, cette montagne appauvrie dont l’exploitation est aujourd’hui quatre fois centenaire. Cette masse orangée perd annuellement plusieurs dizaines de pieds sous l’impact des affaissements. Le gouvernement a entamé récemment des évaluations pour déterminer les zones les plus à risque, lesquelles devront être interdites d’exploitation. Autour de ce noyau de revendications vient s’ajouter quelques demandes depuis longtemps ignorées, tel l’achèvement du pavage des routes, réfection d’usines, etc. De cette alliance de classes sociales et d’intérêts divergents ne peut émerger de discours ou un quelconque programme progressistes. On peut constate l’absence de thématiques fondamentales pour la région comme par exemple, la nationalisation des projets miniers existants ou la protection des sources d’eau du Silala, actuellement exploités sans compensation au profit des minières établies sur le territoire chilien.
Le 4 août , plus d’une centaine de milliers de personnes défilèrent dans les rues de Potosi sous les couleurs rouge et blanche du drapeau du département. Cette foule exulta son appartenance régionale. Comme une menace séparatiste, l’on hurle « Potosi fédéral! ». Ces défilés sous les drapeaux départementaux rappellent étrangement les débordements autonomistes de l’orient bolivien. Cependant, ici l’on peut s’appuyer sur une histoire faite de souffrances et d’abnégation. Ce fils appauvri de la Bolivie fut et est un pôle important dans l’accumulation national et international du capital. Toute les années de service à la nation rendues grâce à l’exploitation de son riche sous-sol, longtemps la source principale d’échange sur les marchés internationaux, n’ont laissé que très peu à la région. Potosi est le département possédant le pire indice de développement humain. Parmi toutes les statistiques, notons que 6 personnes sur 10 vivent dans l’extrême pauvreté et que 101 enfants sur mille meurent à la naissance. Aujourd’hui, l’ignorance feinte des autorités, le refus de négocier et la lenteur des projets sont accueillit comme une insulte insupportable. Cette attitude a permis d’accélérer l’évolution de la crise, qui à chaque journée élargit ses appuis auprès des commerçants, travailleurs(ses) et bientôt, d’autres villes et villages. Le mouvement s’appui largement sur une dynamique contestataire fondé sur la solidarité régionale. Chacun des nouveaux venus ajoute une ou deux revendications : pavage de sa route, électrification, etc. À défaut d’un programme politique bien définis, le mouvement carbure à la frustration cumulée d’une pauvreté endémique et surtout, de l’espoir sans cesse exacerbé par les promesses et slogans clamant « le changement » et le « bien vivre ». Car ce qui est réclamé a été mainte fois promis.
Du coté du pouvoir, difficile de déchiffrer la présence d’une stratégie cohérente face à la crise. On appel à des négociations conditionnelles à l’arrêt des moyens de pression. Pendant ce temps, le président voyage en Corée, parle des mouvements sociaux au Forum Social des Amériques et joue au soccer à Cochabamba. Il y a, on peut le supposer, improvisation et dépassement. Cette crise fait naître plusieurs dilemmes au sein du pouvoir. D’abord, la peur de voir des mouvements de revendications similaires se multiplier dans les autres départements si des concessions importantes sont accordées. Ensuite, en tant qu’instrument des mouvements sociaux, il est primordial que l’État se refuse à toute solution coercitive malgré les débordements de violence signalés dans la ville de Potosi (dynamite, assaut sur des personnes dont le gouverneur, incendie de voitures, etc.). Il est à supposer que le désordre actuel et l’inertie des casernes laisse une partie de l’élite militaire conservatrice furieuse. Assurément, cette crise provoque au sein du pouvoir une situation déstabilisante ; le département de Potosi, qui a appuyé à plus de 70% le MAS (Mouvement vers le socialisme) à la dernière élection, a vu dans la dernière année une écrasante majorité de postes municipaux, assembléistes, gouverneurs et sénateurs remportés par lui. Cet évènement provoque un transfert structurel de pouvoir. Aujourd’hui, ce sont les gens associés à l’opposition qui se font les porteurs de la contestation populaire, discréditant ainsi l’élite masiste. Une forme de renversement des rôles traditionnels. Évidemment, le mouvement se prétend apolitique. La réalité est cependant différente. Ainsi, par alliance partisane, les élus du MAS sont incapables de porter les revendications et faire pression sur le gouvernement. Comme preuve de fidélité et de soumission, les organisations grévistes ont exigé que tous ces représentants soumettent leur corps à la grève de la faim. Les juntas vecinales, forme de conseil de quartier, les comités civiques et les autres organisations civiles, qui sont généralement animés par les anciennes et nouvelles élites de l’opposition, sont devenus aujourd’hui les porte-paroles de ce mouvement populaire. Par le biais de ces organisations et de la forte mobilisation, ils se sont réapproprié temporairement le pouvoir départemental. Par exemple, le conseil de grève de Uyuni a décrété la prise en charge du canal de télévision municipal, lequel diffusait une information jugée trop critique. Par ailleurs, les mouvements sociaux comme la FRUTCAS, qui traditionnellement sont des acteurs s’appuyant sur la mobilisation populaire, tardent et peinent à prendre position au sujet de la grève actuelle. Rappelons que durant la dernière année, elle a activement favorisé l’élection du MAS dont plusieurs de ses membres et supporteurs sont maintenant des représentants. La FRUTCAS est ainsi partagé entre la stratégie électorale ou institutionnelle et la voie populaire. En ce sens, cette crise risque de discréditer l’indépendance de l’organisation et ainsi, affaiblir d’avantage ses appuis populaires. Pourtant, la FRUTCAS et d’autres organisations similaires ont le potentiel de donner à ce mouvement une véritable voie progressiste.
Au moment où j’écris ces lignes, Uyuni a apporté son support à Potosi. Réuni dans le colisée sportif, les juntas vecinales ont approuvé dans un grand débordement de joie la grève générale. L’on peut se demander aujourd’hui, avec le développement de ce mouvement, si nous assistons à un dépassement du pouvoir par sa droite? Ce sont assurément des sursauts déchirants de par leur propagation au sein des soutiens traditionnels du pouvoir. Chose certaine, la situation met en relief la faiblesse des velléités de redistribution et de développement d’un pays dont l’économie dépend essentiellement de la vente et l’exploitation des matières premières. Matières qui demeurent d’ailleurs majoritairement exploités par des entreprises étrangères. Dans un contexte de pénurie de ressources techniques, technologiques et financières, chacune des promesses chantées au cours des campagnes électorales interpellent secrètement patience et stoïcisme alors qu’elles suscitent en réalité les espoirs les plus ardents. Espoirs que l’on juge aujourd’hui trahis.

2 commentaires ↓
merci pour cette info…
continue le bon travail!
Commentaire très intéressant et me semble t-il objectif.
Les « progressistes » qui vont au pouvoir sur des promesses irréalisables dans le cadre du capitalisme sont contraints qu’ils le veuillent ou non, de se glisser dans les habits de défenseurs des rapports capitalistes, c’est le destins de tous les prétendus réformateurs de « gauche ». Mais effectivement le mouvement de Potosi, manque de perspectives autres qu’un ajustement économique. Il n’y a pas non plus de contenu de classe bien défini dans ce mouvement, sinon qu’il peut être exploité par la droite. Je pense donc qu’il mène à une impasse.
Stive
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