On m’en avait souvent parlé, mais je n’y avais jamais été confrontée. Avant de venir au Mali, je n’avais jamais réellement saisi l’importance que prend le paludisme dans le quotidien de certains pays. Il y a bien sûr les histoires d’horreur (« Ton grand-père a manqué un an d’école quand il avait 12 ans à cause du paludisme et les doses trop fortes de quinine pour le guérir ont endommagé sont ouïe » ou « Mon ancienne patronne vient de décéder d’une malaria cérébrale attrapée il y a 5 ans »), mais en général, lorsque le sujet était abordé dans une conversation, c’était plutôt pour ponctuer un récit de voyage en attendant une péripétie plus rocambolesque. Pourtant, depuis que nous sommes arrivés en Afrique de l’Ouest, chaque rapport à nos collègues de travail Maliens d’un malade dans le groupe a été immédiatement suivi de la question : « C’est le palu ? », avant même la description du moindre symptôme.
Je connaissais les statistiques sur le paludisme (selon l’UNICEF, environ 1 million de morts par an et 350 à 500 millions de cas par année si l’on ne compte que les crises diagnostiquées) et les nombreuses campagnes de distributions de filets pour protéger les enfants et les femmes enceintes, pour qui la maladie est plus dangereuse. Cependant, je n’avais jamais vraiment pris conscience de ce que cela signifiait pour le quotidien du jeune stagiaire québécois ou du Malien ordinaire. Pour le stagiaire, il y a la paranoïa des premières semaines où l’on se couvre entièrement de tissu dès que la noirceur tombe (même s’il fait 40°C), où l’on se badigeonne constamment de chasse-moustique à 30% de DEET et où la moindre fatigue ou étourdissement provoque une crise d’angoisse, et cela sans compter les réactions inattendues au Malarone (la prophylaxie la plus courante contre le paludisme).
Pour les Maliens, la question est différente et beaucoup plus problématique, puisqu’ils vivent quotidiennement depuis leur naissance avec ce qu’ils aiment bien appeler « le vaccin de l’Afrique ». Alors que le stagiaire se dit que son abus de DEET ne durera que deux mois et qu’en cas de crise il se rendra à la clinique et achètera les médicaments prescrits (le tout remboursé par les assurances), le Malien doit vivre avec la présence constante du parasite dans son sang, puisqu’il y est exposé depuis la naissance. Il n’a d’autre choix que de simplement vivre avec les crises légères occasionnelles provoquées par la fatigue et la plupart des gens sont si habitués de voir de fortes crises qu’ils ne prennent pas la peine d’aller chez le médecin (de plus, à 6000CFA en moyenne par consultation, peu de gens peuvent se le payer sans faire des sacrifices) et vont directement acheter des médicaments.
Nos collègues de travail continuent donc à aller travailler comme à l’habitude malgré leur malaise et lorsque nous nous plaignons de nos petits bobos de voyageurs nord-américains en Afrique, ceux-ci en profite pour nous taquiner sur nos faibles constitutions (et le fait que les filles du groupe devraient manger plus pour être bien grosses). Les Maliens sont incroyablement résilients devant l’omniprésence de cette maladie qui gruge leur santé et leur productivité, mais réclament quand même de vraies mesures qui , au lieu de seulement panser les plaies (comme la simple distribution de médicaments par des ONG), permettrait de vraiment lutter contre ce fléau, par exemple en assurant un meilleur assainissement des grandes villes comme Bamako (l’UNESCO a évalué qu’aucun Objectif du Millénaire en matière d’assainissement ne sera atteint pour la date limite de 2015) et un plus grand accès aux soins de santé, habituellement privés et hors de portée de beaucoup de citoyens. Mais, encore une fois, les belles promesses politiques tardent à se concrétiser et la population continue d’attendre.

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