Rêve bitumineux : de Santa-Cruz à Uyuni une rivière noire creuse son nid

Auteur: Marc-André Blais

L’insomniaque fasciné observe par la fenêtre de l’autobus un pays qui défile devant ses yeux. Il croit saisir un peu des secrets de cette terre de contrastes. Il entrevoit aussi un peu de sa misère. Ses sens sont saturés par le vacarme du moteur fonctionnant à bas régime, l’odeur de diesel qui pénètre par quelques fenêtres ouvertes et les paysages fascinants. L’itinéraire de cette longue route, effectué il y a déjà plus de deux semaines, compta 4 arrêts et environ 30 heures. Une longue période pendant laquelle les voyageurs sentent dans leur corps la douleur persistante qu’inflige la surface accidentée d’une route en grande partie sans bitume.
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Terres arides pour mains courageuses

Plusieurs heures sont nécessaires pour quitter Santa Cruz, ville de plus de 1.2 millions d’habitants sans reliefs ni autoroutes. Toujours et partout bourdonne cette circulation dense et son vacarme incessant. En périphérie de la ville, les bordures de la route principale que nous suivons depuis plus d’une heure perdent de leur animation. Les commerces sont remplacés par des murs derrière lesquels semblent s’organiser sur la terre luxuriante une vie rurale. D’imposantes demeures contrastent avec quelques habitations de fortunes à peine visible. Dans l’Orient bolivien, nous ne croisons pas ces bidonvilles surpeuplés répendues en périphérie des mégapoles latino-américaines. Gigantesques complexes urbains où viennent s’agglutiner de façon anarchique les populations rejetées par la terre pauvre, par l’injustice de sa distribution et par le labeur sans bénéfice. En Bolivie aussi, l’émigration interne ou à l’étranger est le seul moyen de régulation quand le travail se fait rare. Attirés par la prospérité de la région, beaucoup viennent à Santa Cruz pour se jeter, fascinés, dans les flux incessants de la ville. La terre est fertile et la métropole étincelante d’un idéal de réussite.

Les murs que nous voyons défiler organisent une distribution politique du visible et de l’invisible. Ces petites routes qui s’enfoncent dans les terres, ces murs qui en protègent la vue et ces haciendas fièrement dressées organisent une réalité sensible : celle du travail invisible des ouvriers agricoles sur des terres dont la propriété et la prospérité leur est refusée. Pour seule manifestation perceptible de ce labeur et son misérable bénéfice, la multitude colorée qui parcourt les rues avec fruits, légumes et produits de première nécessité vendus pour quelques bolivianos. Fréquemment, l’autobus arrête à quelques postes de péage où, avec l’accord du chauffeur, des marchands, souvent des enfants, entrent pour offrir sacs d’orange, pains chauds ou autres aux voyageurs. Chaque jour, ils parcourent les routes avec ce poids de quelques bolivianos chargé sur les épaules. C’est cet éternel recommencement sans répit qu’il faut voir, imaginer.

La région de Santa Cruz, la plus fertile du pays, a historiquement été épargnée par les tentatives de réforme agraire. On a distribué avec une générosité calculée la propriété des terres arides et pauvres de l’ouest aux paysans et autochtones pour en acheter l’obéissance. Pendant des années, ils constituèrent ainsi le soutien passif des dictatures militaires. Ici, dans l’Orient bolivien, « c’est par grandes superficies, latifundios, qu’elles ont été accordées ou accaparées au bénéfice d’un petit nombre de propriétaires éleveurs et d’entrepreneurs forestiers ou agro-industriels, le plus souvent amis du régime…(entre 1964 et 1993)…plus de 38000 kilomètres carrés de terres … ont été concédé à des entrepreneurs, des politiciens, à des investisseurs étrangers ou autres »(Langlois, Denis, p.45). À cela s’ajoute évidemment l’ensemble des concessions historiques attribuées lors de la colonisation espagnole. Dans le tournant des années 80, la culture agro-industrielle d’exportation fut la pièce maîtresse d’un projet de substitution économique de la production minière durement touchée par la chute des prix des métaux. Une masse de mineurs de l’altiplano, vaincus durant la dure lutte qui opposa la COB (Centrale Ouvrière Bolivienne) aux autorités lors du démantèlement de la propriété nationale des mines, furent rejetés dans la précarité. C’est par dizaine de milliers qu’ils abandonnèrent ce travail lucratif pour émigrer vers l’Orient pour se convertir en travailleur agricole. Par cette nouvelle orientation économique la Bolivie devint, à côté du Brésil et des États-Unis, un nouveau pion dans la compétition mondiale que se livre les pays exportateurs de soja. Pour compenser l’absence de moyens technologiques, mécaniques et chimiques, nécessaires pour assurer un avantage économique comparatif et apaiser les conséquences dévastatrices du soja sur la terre, on utilise une main-d’œuvre bon marché et l’on dévore de nouvelles terres. À titre évocateur de la situation générale des travailleurs agricoles de la région, l’on rapporte que plus de 30 000 travailleurs de la canne à sucre de Santa Cruz sont actuellement soumis au travail forcé et à des conditions de servitude.

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Promesses de routard

Au matin, l’autobus sillonne la route à travers les montagnes. L’on traverse quelques villages, qui à cette heure, s’éveillent lentement. Les villages de l’Altiplano, avec leurs maisons de pierres, d’argile et de pailles, disparaissent presque dans le décor aride et sec de cette terre sans végétation. Parmi les quelques maisons, des indices de vie : un chien, un feu, une femme balaie son entrée avec une feuille de palmier. Si la terre est peu fertile et la vie en altitude difficile, la propriété de la terre confère un espace de liberté et d’or0gueil à ceux qui la possèdent. Signe de l’hostilité des éléments, à travers les quelques maisons occupées sont maintenues érigées des ruines délaissées. Des maisons sans toits, aux murs instables et à l’aspect millénaire, sont entourées de petits murets de pierres qui délimitent des espaces d’abandon. L’agriculture et l’élevage que l’on pratique ici sont essentiellement destinés au marché intérieur. Les producteurs vendent leurs produits dans les marchés des villes et villages, « foire à la misère plutôt caravansérail de l’abondance, ou le paysan obtient, après des heures de transport, le seul et unique revenu monétaire dont il dispose »(rouqié, Alain p.389). Inutile de chercher tracteurs et moyens mécanisés, ici l’on utilise la traction animale, humaine et de vieilles camionnettes rafistolées.

Sur les murs qui longent la route, les ruines ou les maisons volontaires, des fresques appuient Evo Morales ou les candidats départementales du M.A.S. Avec elles, est revenu le bitume. Cette route réalise un rêve de développement inachevé : celui de l’occupation géographique du territoire national. Pays enclavé à l’intérieur des terres et constitué d’une géographie accidentée par la cordillère des Andes dans l’ouest, il ne possède ni espace côtier, ni grande rivière navigable pour relier ses différents espaces. Cette route est donc une nécessité économique et stratégique maintes fois promises. Aujourd’hui, elle avance lentement dans le paysage désertique séparant Potosi et Uyuni. Cette région du sud ouest du département de Potosi est actuellement la plus pauvre de Bolivie avec plus de 90% de sa population vivant sous le seuil de la pauvreté. Parfois, l’autobus s’arrête. Signe d’un horizon habité, quelques paysans débarquent dans ce paysage lunaire et marchent dans l’immensité où aucune maison n’est visible.

Dans les communautés, on discute ce projet de route, on revendique un itinéraire. Un matin de juin, une camionnette de la FRUTCAS (Fédération Syndicale Paysanne avec laquelle nous travaillons) surchargée de représentants syndicaux roule 3 heures durant vers Sullchi, petit village isolé prêt de la frontière d’Argentine. Dans une petite école déserte, on discute avec animation, on s’agite. On sait que le bitume amène avec lui la prospérité ou du moins, quelques routards en quête d’une soupe ou d’un café. Assurément, il facilite le transport des produits locaux. Le rapport de cette discussion et les quelques noms recueillis sur la pétition iront à Potosi garnir un document général. Ceux qui décideront de l’itinéraire de cette route devront intégrer l’existence de ces paysans dans leurs calculs. Plus tard, viendront se joindre des assembléistes, sénateurs et députés élus, majoritairement des femmes de la région. Carmen Garcia, sénatrice du MAS, est catégorique : « Notre président Evo Morales doit écouter le peuple qui l’a élu ». Après huit heures de rencontres interrompues par un dîner collectif servi par la communauté, la camionnette de la FRUTCAS partira pour une autre consultation publique dans un autre pueblo. Elle suivra un chemin improvisé dans la nature pour éviter la route officielle dont le vent a rendu la surface trop cahoteuse pour s’y mouvoir rapidement. De village en village, l’on crée dans des lieux improvisés des assemblées publiques. Le nouvel exécutif ouvrira la séance avec les mêmes excuses de ne pas être venu plus rapidement puis, on servira à l’assemblée des feuilles de coca que chacun recevra au creux de ses mains croisées. De longues élocutions parsemées d’altercations et de discours enflammés suivront. Certains dormiront, d’autres prendront une part active à la rencontre. Ce patient travail d’organisation continue depuis maintenant plus de 25 ans. Il a déjà permis l’élection par une majorité historique écrasante du MAS, gouvernement issu des mouvements sociaux. Aujourd’hui, on milite pour la réalisation de ses promesses, pour que l‘isolement et la précarité de la région ne soit pas une fatalité. Cette route essentielle sera aussi le chemin qu’empruntera le lithium vers les marchés internationaux. Le lithium, source inespéré de prospérité pour la région.

2 commentaires ↓

#1 Danielle Huard on 01.07.10 à 19:32

C’est avec beaucoup d’intérêt que j’ai lu ton long article. C’est presque un cours de géo politique! Vraiment très intéressant. De plus tu écris très bien. Marie me dit que tu vas bien, j’en suis contente. J’espère que tout se passe comme tu veux . Je continuerai de te lire avec enthousiasme. Bon voyage

Danielle

#2 Stéphanie on 02.07.10 à 10:38

Marc-André. J’étais à ta place il y a un an à Santa Cruz, Sucré et dans cet Altiplano bolivien aride et froid. Pour le simple routard, si c’est l’aspect climatique de cette partie du pays qui est le plus souvent mentionné, tu réussis à décrire les visages socio-politiques de la région avec prouesse. Aussi discrets peuvent parfois paraître les Boliviens d’Uyuni et des villages avoisinants dans leurs « tiendas » ou restaurants, un désir de justice sociale et d’accès à l’égalité gronde dans les salles municipales ou communautaires.
Tranquillement, les décisions politiques permettent la construction de ces kilomètres goudronnés. J’ose espérer que les futurs voyageurs qui s’arrêteront pour une soupe ou un café payé quelques bolivianos sur cette route sauront voir plus loin que leur simple rassasiement et qu’ils s’inspireront de la détermination et du courage de ce peuple. Et j’ose espérer, finalement, que tout ce réseau routier, les Boliviens aussi pourront en tirer le bénéfice attendu.

Continue d’écrire et salue tout ton groupe de ma part !

Stéphanie

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