
Sucre, Dan Coole
Au centre de Sucre, où s’affèrent vendeurs itinérants et touristes oisifs, éclate la clameur bruyante d’une foule. Dans la rue, quelques centaines de manifestants marchent dans un cortège dont la progression est rythmée par la cadence imprévisible de la détonation des pétards. Ces éclats rappellent les coups de feu et plus troublant encore, le surgissement possible de la violence. Nous venons à peine d’arriver dans la ville de Sucre. Épuisés par l’épreuve d’un long voyage nocturne sur les routes accidentées de Bolivie, nous contemplons la beauté offerte par la blancheur narcissique des immeubles du centre colonial de cette ville lorsque surgissent les hurlements.
D’abord, comprendre. Les slogans clament la liberté, l’unité et la démocratie. On affirme la tradition de liberté de Sucre, cette capitale juridique du pays où besognent une quantité d’avocats, de marchands et de professionnels de tout genre. Ici, l’opposition conservatrice, organisée autour des comités civiques, s’est montrée très active depuis le début du processus de transformation national annoncé par la victoire du MAS.
Lors des négociations constitutionnelles de 2007, l’opposition a revendiqué le transfert de la capitale nationale de La Paz à Sucre. Mélange d’orgueil et de mauvaise foi, cette demande improbable, également appuyée par les opposants de l´orient bolivien, participait d’une même volonté d’obstruction des négociations. C’est justement ici, à Sucre, que cette nouvelle constitution contestée sera approuvée par une majorité d’élus favorables aux propositions des mouvements sociaux autochtones et syndicaux avant d’être, dans un deuxième temps, soumise à un référendum national. L´opposition conservatrice, devant son incapacité d’infléchir le cours des négociations par les voies démocratique et institutionnelles traditionnellement contrôlées par elle, appliquera une stratégie d’obstruction systématique par le boycotte de la constituante et la violence.
Du 23 au 25 novembre 2007, le comité civique de Sucre participera à la stratégie nationale de déstabilisation orchestrée par l´opposition. Des manifestations violentes provoqueront 4 morts et une quarantaine de blessés. Il s’agira de l’ultime tentative de sabotage d’un processus démocratique de refondation constitutionnelle orientée, entre autres, vers une redistribution plus équitable de la richesse, des terres et une reconnaissance juridique et politique des peuples autochtones. La constituante approuvera finalement le texte à majorité en l’absence de l’opposition et sous haute protection dans le lycée militaire de Sucre.
Héritage des années de dictature, les comités civiques furent formés pour regrouper l’élite économique et politique des différents départements et municipalités. Mélange de contre pouvoir et de comité consultatif, ils ont conservé depuis leur caractère élitiste. Par contre, leur pouvoir initial fut fragilisé par la multiplication des paliers officiels de gouvernements, lobbys et groupes de pressions apparus après la démocratisation du régime en 1982. Aujourd’hui, ils ont retrouvé un rôle de premier plan dans l’organisation politique de l’opposition.
Depuis les victoires fracassantes du MAS et les succès économiques et populaires obtenus par l’augmentation des redevances sur les hydrocarbures, l’opposition, incapable de se recomposer sur la scène politique nationale, a investi de façon défensive d’autres paliers de pouvoirs. C’est autour de l’autonomie départementale, voire municipale, que s’articule aujourd’hui les principales revendications des opposants. À défaut de contrôler le pouvoir central, l’affaiblir et le morceler pour mieux se soustraire à l’effort national de redistribution des richesses. Derrière ces appels répétés à une décentralisation politique s’expriment des fractures nationales historiques profondes. En ce sens, la Bolivie porte sur sa terre la manifestation du partage inégal des richesses entre, d’une part, les terres fertiles et riches en hydrocarbures de l’ouest, habitées majoritairement de métis et de descendants européens, et, d’autre part, l’est aride et autochtone. Ici, l’appartenance de classe et la situation économique se mêle à l’origine et la lutte des classes au racisme.
« Les élites des régions proposent un principe d’indentification beaucoup plus accessible : une identification régionale synonyme de dynamisme économique et de modernité ». Santa-Cruz et Sucre, entre autres, sont devenus en soi des symboles autour desquelles se sont structuré cette opposition. « Sucre est une ville qui a historiquement protégé la liberté » m’expose un homme venu comme les autres pour appuyer Jaime Barron, maire nouvellement élu dont l’élection est actuellement contestée par la cours suprême. Cet homme controversé est le seul représentant officiel de l’opposition dans un comté où gouverneur et sous-préfet sont partisans du MAS. Pour les opposants, Barron est devenu un symbole de lutte contre la corruption, le centralisme et le risque de dérive autoritaire du régime.

Sucre, Dan Coole
Envoyé en Bolivie durant cette période, un rapporteur de l’ONU responsable des libertés fondamentales des populations autochtones se dira préoccupé par la persistance du racisme à l’endroit des populations autochtones et notamment, par les propos utilisés par des responsables publics. Le 27 mai 2008, ce racisme rampant s’exposera sans pudeur au cours d’un rassemblement délirant. C’est au nom de ce même « Sucre libre » qu’une foule surchauffée envahit les rues pour faire obstruction à la venue d’Evo Morales dans la ville. Ce même Jaime Barron est considéré comme un organisateur important de cette grande manifestation. Celui-ci assumait alors la présidence de l’université publique locale et celle d’un comité interinstitutionnel responsable de coordonner l’opposition. Cette mobilisation donnera lieu à des scènes brutales d’humiliation et de violence. Comme le mentionne le rapport de Amnesty international, durant cette manifestation des indigènes et paysans sympathisants du président Morales furent conduit à la place centrale pour être dévêtis, battus et contraints de bruler chemises et drapeaux.
Aujourd’hui se répète devant nos yeux cette même déchirure bolivienne. Une foule de citadins, étudiants et cadres affublée ça et là de signes ostentatoires défilent. Quelques partisans du MAS, largement minoritaires, sont venus défendre les procédures de destitution. Entourés par la foule, ils doivent se replier devant les échanges âcres des étudiants et les objets qui volent en leur direction.
Dans les rues de Sucre, oú déambulent des touristes admiratifs, les murs blanchis peinent à retenir l’âpreté des luttes. Les fresques d’appuies à Evo Morales, fréquentes dans les campagnes, sont ici absentes. Les quelques phrases peintes sur les murs sont sans compromis : « Vota No! », Mort au traitre Evo, affiches des phalangistes et anarcho-communistes, etc. Une violence sourde se manifeste aussi dans les propos d’un jeune homme rencontré dans un restaurant en retrait du centre de Sucre. Regard cynique sur les jeunes visiteurs, il crache sa désillusion sur nos tentatives maladroites d’établir le contact. Ici, dira-t-il, notre gouvernement n’est pas socialiste. Il nous rappel aussi que les étudiants avec lesquels, la nuit précédente, nous avions fêtés, appartiennent majoritairement à cette opposition active. Devant les manifestations répétées et belliqueuses de cette élite, qui mobilise le pouvoir de l’argent, de l’influence et de la violence pour limiter toute tentative d’érosion de ses privilèges, certains ne croient plus au compromis.

2 commentaires ↓
Bon travail Dan, je dois avouer que nous sentons pas le meme cynisme en Equateur… Comme quoi Evo n’est pas la réponse a tout les problemes son pouvoir limité et peut etre un manque de conviction…
Keep it up
Tobie
Excuse moi Marc Andre le credit est pour toi mais belle photo Daniel.
Faire un commentaire